ASSEMBLÉES GÉNÉRALES DES PAPIERS DE PRESSE par Jean-Pierre Caillard

Discours prononcé le 25 mai 2011 par M. Jean-Pierre Caillard,
Président du Conseil de Surveillance de la SPPP et de la CFPP
lors des Assemblées Générales de la Société Professionnelle des
Papiers de Presse et de la Compagnie Française des Papiers
de Presse en présence de M. le Ministre Laurent Wauquiez.

Devant cette même Assemblée, il y a un an, je concluais mon propos par un appel. J’invitais notre profession à lutter contre cet individualisme qui caractérise nos sociétés post-industrielles. J’exhortais nos médias à se donner la main. Chacun pour soi mais tous pour un. Enfin presque…

Dans un contexte de crise mondiale qui a durement frappé la presse, cet appel devait résonner comme une réponse, sinon comme une réplique, à une situation que nous ne cessons d’analyser, d’essayer d’expliquer à nos lecteurs, qui accélère la remise en cause de notre modèle économique. L’année écoulée a été rude, autant que la précédente, venant alourdir le tribut que nous payons aux guichets de la diffusion et de la publicité.

Elle a conduit les uns et les autres à affiner des modèles, et particulièrement à expérimenter des solutions numériques. Je rappelle qu’il y a un an, la tablette numérique n’avait que quelques jours d’existence. Elle était pourtant déjà un espoir pour beaucoup, jamais considérée comme une menace. Pour autant, peut-on absolument en conclure, aujourd’hui, que la presse y a trouvé son graal, sa « planche de salut » ?

Au risque de surprendre, je crois que le débat n’est pas là. Il réside dans notre volonté de penser, ensemble, notre avenir, tout en sachant préserver nos identités. Et pour cela il nous faut regarder quelques réalités en face. C’est ce regard que je veux inviter à porter sur nous-mêmes.

D’abord, la valeur économique des médias traditionnels s’est au moins relativisée, sinon plus, sous les coups de boutoirs des nouveaux usages. Remontera-t-elle ? À nous de jouer. Je ne donnerai qu’une illustration, certes anecdotique, mais néanmoins bien réelle et signifiante. Ce jour (25 mai 2011), les stars mondiales du web se réunissent à deux pas d’ici, de l’autre côté de la place de la Concorde, dans le cadre du « e G8 » dont la France assure la présidence. Et le Président la promotion.

Il suffit d’évoquer les noms de Mark Zuckerberg, Éric Schmidt, ou encore Jeff Bezos pour comprendre que ce qu’ils ont créé, en moins de 10 ans, transforme profondément la donne de notre environnement.

Et surtout, comme le dit Jeff Bezos, le patron d’Amazon.com : « Chaque nouveauté crée de nouvelles questions et ouvre de nouvelles opportunités »…

Les bouleversements ne sont pas seulement technologiques, il sont aussi sociétaux. Nous ne sommes pas les seuls à vouloir progresser, et ouvrir d’autres horizons.

Mais l’essentiel n’est pas là. La vraie question est : Peut-on rester dépendants de ces évolutions, continuer à les subir ?

Comme Yves Coppens, je crois que l’évolution est évènementielle.

C’est l’événement qui fait l’évolution, et l’événement, et en l’occurrence la circonstance, fait la transformation. Nos entreprises doivent donc se transformer pour réinventer un modèle, pas seulement dans son aspect économique mais plus profondément, dans son aspect information.

Cette mutation souligne combien le rapport historique dans lequel nous nous inscrivons, s’est inversé. Ce n’est plus l’offre qui crée la demande. Les niches s’installent partout où les médias généralistes sont confrontés à une augmentation considérable de la quantité d’informations qu’ils font circuler, et en même temps, à une diminution de la diversité des contenus, focalisés sur un nombre de sujets de plus en plus resserré.

Ne voyons pas nos propres adversaires, là où ils ne sont pas. Ils sont cachés à nos côtés en permanence, dans notre organisation sociétale. C’est, par exemple, le manque de temps de nos lecteurs, happés par la prolifération des choix et des sollicitations. Je crois qu’il nous faut lutter fermement contre ce paradoxe, cet auto-cannibalisme.

Certains analystes diront que cette tendance à l’homogénéisation est liée au fait de considérer l’information de plus en plus comme une marchandise normale.

Je voudrais contester vigoureusement cette approche et considère que, si le journalisme est une action collective, avec les obligations que cela comporte, il ne doit pas verser dans un dramatique sacrifice de l’audience sur l’autel de la rentabilité à tout prix.

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Il y a quelques mois, Jay Rosen, célèbre professeur de journalisme à New-York University décrivait, devant les étudiants de Sciences Po, quelques principes fondateurs d’un autre journalisme, qui à mon sens, peuvent nous conduire à poser les prémices d’une approche nouvelle.

Certes, les lecteurs peuvent être considérés comme des usagers. Mais des usagers actifs au sens où ils utilisent les informations et les analyses produites par les journalistes. C’est là que réside la richesse de cette forme de mutualisation journalistique. Nous devons, en effet, pour sortir de la spirale de l’homogénéisation, développer davantage l’inter-relation avec nos lecteurs.

Dans ces temps où – comme dans tant d’autres institutions – l’autorité et le pouvoir d’influence des journalistes sont contestés, l’installation d’une nouvelle relation avec le lecteur s’impose. C’est, je crois, un enjeu déterminant pour notre avenir commun. Ce lien de confiance, aujourd’hui distendu pour les uns, dont le tissage est encore embryonnaire pour les autres, est, selon moi, à mettre au même rang des priorités que l’enjeu économique.

Autrement dit, sans vision philosophique et humaniste de notre métier, sans une approche stratégique de la production d’informations, toutes les recettes comptables et d’équilibre entre les fameux quatre piliers « payant-gratuit / papier-web » sont inutiles ou du moins superflus.

C’est donc bien sur le front de l’information qu’il faut se battre. Je retiens, à ce propos, un autre conseil délivré, toujours par Jay Rosen devant nos étudiants de Sciences Po :

« Maintenez un savant équilibre entre ce que le lecteur veut et ce qu’il ne sait pas qu’il veut. Répondez à ce qui l’intéresse, mais trouvez aussi les informations qu’il ne sait pas encore qu’elles vont l’intéresser ».

La valeur est bien d’abord dans le contexte avant même d’être dans la participation et la coopération.

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Sortons des débats sclérosants du « tous journalistes » et de « la presse sans journalistes » . La vérité est ailleurs. Elle repose sur notre volonté à informer selon les règles de qualité et d’éthique, sans être à la remorque des « aspirateurs » de contenus qui dominent le web. Mais il nous faut nous en servir, en saisir toutes les opportunités. En cela, nos journaux, nos magazines, sur support papier, mais aussi déclinés sur support numérique, ont un rôle déterminant et une place à conforter dans l’univers de la médiation et non plus seulement dans le seul champ des médias.

Ils peuvent, je crois, être la « nouvelle frontière » de l’information, associant la rigueur à la réactivité, la profondeur à l’anticipation.

Alors que le « e G8 » planche sur internet comme accélérateur de croissance, j’invite, pour ma modeste part, et sans vouloir nier la nécessité de leur approche, à réfléchir à une nouvelle vision de l’information et de notre rôle comme facteur incontournable d’une démocratie à rendre toujours plus solide ; mais aussi, et l’un n’interdit pas l’autre bien au contraire, comme partie incontournable de la réussite et de la valeur de nos entreprises de Presse.

Jean-Pierre Caillard
Président du Conseil de Surveillance
de la Société Professionnelle des Papiers de Presse
et de la Compagnie Française des Papiers de Presse
et Président du Groupe de Presse Centre-France à Clermont-Ferrand

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