Et les mots….(13) L’éditorial de Geneviève Guicheney

Insistance. Un sondage bouleverse l’arène politique et ali­mente les commentaires, inquiets, moralisateurs, dubitatifs. Ce qui est sûr c’est que lorsqu’on pose une question, on risque d’obtenir une réponse. Quelqu’un a pris ce risque. Et on donne l’impression de ne pas savoir quoi faire de la réponse. Chacun y va de son frisson. Sans doute pas mal d’arrière-pensées et de petits calculs dans l’analyse de cette chose qu’il convient de manier avec précaution et pour notre part suspicion. Là n’est pas notre propos. Ce qui nous préoccupe ici est l’insistance. L’insistance de quoi ? Le poids électoral de l’extrême droite dans la France d’aujourd’hui, puisque c’est de cela qu’il s’agit, n’en finit pas d’insister. Passons aussi sur cet aspect-là qui fait croi­re à un possible résultat d’élection qu’aucun sondage ou pseu­do-enquête ne peut remplacer. Les initiateurs de ce coup médiatico-politique ont habilement appuyé là où ça fait mal, encore et toujours.

Mal où ? Quelle est cette blessure que, comme les fauves de la savane, la France n’en finit pas de fouiller avec déses­poir ? Un tigre est capable de se mutiler la patte pour se débar­rasser de l’écharde qui y est enfouie. Nous dirons que ce que l’on appelle un sondage est comme un symptôme. Le corps élec­toral parle comme parle un corps humain avec ses douleurs inexplicables, que rien ne semble pouvoir apaiser.

Quelle est donc cette question en forme de blessure qui revient encore et encore, qui insiste ? Elle nous paraît venir de loin et faute d’avoir été affrontée, pensée et pansée, elle ressur­git partout, tout le temps. Elle s’impose à tous, droite, gauche, centre, abstentionnistes. Il nous revient tout à coup une phra­se du chant révolutionnaire l’Internationale, écrit et composé en pleine Commune de Paris, qui dit dans sa seconde version :

« Du passé faisons table rase. » L’idée de table rase peut se comprendre dans un chant révolutionnaire, elle est toxique en politique au sens du gouvernement de la cité. Elle agit comme un poison infiltré dans les veines de la société. Le seul contre­poison est la parole. L’être humain est un être de verbe. Il a besoin de mots pour exprimer et exorciser ses maux. Faute de quoi, il vit dans le déni, dans le refoulé et nous savons, au moins depuis Freud qui l’a magistralement théorisé, que le refoulé fait toujours retour.

À la fin de la seconde guerre mondiale l’urgence était à la reconstruction. Non seulement le pays était en ruines mais la société était marquée au fer rouge. Pour ceux qui comme moi sont nés peu après la guerre, il était bien difficile de com­prendre ce qui se passait.

Enfant, dès que j’en ai eu l’âge, j’allais à la boulangerie acheter le pain avec les quelques sous que l’on me confiait, signe que je devenais grande. Et qu’y avait-il sur ces pièces en aluminium je crois, celles de cent sous, de vingt sous comme on disait encore ? Une francisque. La France avait englouti sa mémoire mais pas sa monnaie. Une trace. À rapprocher du récit étonnant de la guerre qu’on nous enseignait à l’école. On pou­vait le résumer ainsi. C’était Berlin contre Londres. Vichy était évoqué rapidement comme une parenthèse à ne pas retenir pour autre chose que ce qu’elle était, une sorte d’accident, mille excuses, c’était moche mais sans importance pour la suite puisque Londres a triomphé. Lors des réunions familiales éten­dues, il en était question, beaucoup.

Incompréhension. L’accident semblait occuper les esprits démesurément au regard de ce qu’en disaient les manuels sco­laires. Comment comprendre les réflexions faites d’un air à la fois gêné et supérieur au cours de promenades dans mon villa­ge natal de Provence ? « Ici c’est la maison des tondues. » Aujourd’hui encore cette maison est ainsi désignée. Je me demande ce que cela signifie pour les jeunes générations si on ne leur raconte pas l’histoire horrible de la famille qui y vivait. Une mère avait prostitué ses deux filles mineures offertes aux soldats ennemis. À la Libération les deux jeunes filles ont été tondues. L’une d’elles n’y a pas survécu.

Comment interpréter certains silences lourds, les allu­sions permanentes à la bonne ou mauvaise conduite de tel ou tel « pendant la guerre » ? L’allusion à des dénonciations. De qui auprès de qui ? Pourquoi prenait-on un air buté quand on évoquait les familles juives, les enfants juifs, dont l’enfance paraissait plus menacée que les autres ?

De demi-mots en silences lourds, la relève que nous représentions allait se construire sur une volonté de tourner la page qui, nolens volens, résulta en un mensonge. Insistance disions-nous. La société française n’a pas fait le travail collectif qui seul aurait permis de composer avec ce passé. Il reste à faire, il doit être fait sinon le poison continuera d’agir. Comme on le voit aujourd’hui. Et cela devient de plus en plus compli­qué, comme le sont les effets des secrets de famille. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le déni ne fait qu’amplifier la gravité de la faute originelle. Elle se transmet, quoi qu’on veuille, quoi qu’on fasse, sous des formes différentes et parfois indéchiffrables tant, faute d’être exprimées dans les termes où elle s’est posée à l’origine, elle va chercher n’importe quel support pour dire le malaise toujours présent et se rejouer.

Pessimisme. On dit le peuple français un des plus pessi­mistes du monde. Il ne se reconnaît plus dans rien. Le système de représentations est brouillé. Perdu entre son passé où se mêlent gloire et honte et son présent de grande puissance championne du monde de consommation d’anxiolytiques où vieux et jeunes se sentent rejetés pour les premiers, non admis pour les seconds, le peuple de France est malheureux.

A intervalles réguliers des experts de toutes sortes font des annonces prémonitoires sur le vieux fond de jacquerie qui ne va pas manquer de mettre le feu à la société. Le temps passe et à quelques mouvements de colère près, le grand soir de la révolte ne se produit pas. C’est selon nous le sens qu’il faut donner à l’étrange prédiction de ce qui pourrait se produire à l’élection présidentielle. À tant de mois de l’échéance, puis-qu’on pose la question, de nombreux électeurs saisissent l’oc­casion au vol et choisissent, parmi les réponses qui leur sont proposées, celle qui sera bien comprise comme un mot de Cambronne retentissant, renvoyant les autres impétrants à on ne sait quoi qu’ils sont ainsi priés de méditer. À leur autisme apparent qui les fait tourner en rond répétant inlassablement les mêmes formules magiques auxquelles plus personne ne croit. Sur le fond de sables mouvants décrit plus haut, ce genre d’incidents se répète avec une grande régularité sans que l’on semble en tirer les conclusions pertinentes qui permettraient peut-être de sortir de l’ornière. En tout cas, d’imaginer des voies de sortie. Au lieu de quoi, les prétendants à la direction de la France donnent l’impression d’une sorte de danse autour du pouvoir qui n’aurait que lui-même pour objet. Les citoyens ont besoin, un besoin vital, qu’on leur parle d’eux, de leurs souffrances, de leurs victoires, de leur courage, de leurs fai­blesses. Pas qu’on les prenne pour d’affreux égoïstes (on dit beaucoup individualistes aussi) ni qu’on leur fasse croire à des lendemains souriants dont ils ont peine à comprendre comment ils pourraient bien survenir puisque, par ailleurs, on a décidé une bonne fois pour toutes que le contexte mondial, la crise, le diable et son train, réduisaient à peu près à rien les marges de manœuvre. Alors quoi ? Tout ça pour ça ? Et bien profitons-en pour dire à quel point nous avons froid et peur, combien nous nous sentons mal dans notre peau au point de vouloir la peau d’autres encore plus perdus que nous. Les Français valent mieux que les leçons et contre-leçons de morale à trois sous qu’on leur sert pour leur faire rentrer leur colère.

Optimisme. On a bien besoin après tout ça ou au milieu de tout ça. Un diplomate confessait récemment à propos de la Tunisie et de l’Égypte les termes de son erreur d’analyse. « Nous croyions ces peuples voués à la servilité. » Cela me fait penser à la réflexion de la grand-mère d’Yves Coppens, rap­portée par lui : « Peut-être que tu descends du singe, mais pas moi ! » Quelle joie de voir se réveiller des êtres humains. On avait fini par oublier que ce fut possible. Cela n’empêche pas un grand esprit, c’est sa fonction autoproclamée, de dire sur une antenne nationale que, sur la scène mondiale appelée marché, des capitalismes différents sont à l’œuvre et que la difficulté vient de ce que s’affrontent sur ledit marché des pays civilisés, « les nôtres », et des pays non civilisés. Nous nous sommes frotté les yeux et les oreilles d’incrédulité.

Partout cependant des visionnaires dont le sort est que personne ne les entend, imaginent des solutions pour sortir de l’impasse où semble se trouver le vaste monde. De grands visionnaires et des tout petits, partout, ici, là-bas. Nous ne manquons pas non plus de penseurs mais l’époque est sourde et aveugle face à la pensée. Il paraît que jamais la France n’a eu autant de diplômés mais que cela ne sert à rien dès qu’il s’agit de trouver à s’employer. Comment voudrait-on que la colère ne gronde pas partout, chez ces jeunes gens et jeunes filles et chez leurs parents qui se sont saignés aux quatre veines pour per­mettre à leurs enfants d’obtenir les précieux parchemins qui leur ont manqué ? La prise de conscience des difficultés réelles auxquelles tous les pays sont confrontés est une raison d’espé­rer. Les esprits sont prêts. Encore faut-il que ceux qui veulent bien assumer la charge de nous diriger le soient aussi et sortent du prêchi-prêcha qu’ils nous servent dans les médias entre deux noyades, pendaisons et autres malheurs qui semblent les seuls faits dignes d’attention. Entre un chômeur et un noyé c’est sûr qu’il y a une grande différence. L’un est mort tandis que l’autre vit. Mal mais il vit. Il devrait se contenter d’avoir échappé à toutes les horreurs dont les médias ont décidé qu’elles étaient les seules informations à porter à la connais­sance de leur public. Il suffirait de si peu de chose pour qu’on aborde autrement la situation du monde. Tous les instruments de l’analyse, toutes les techniques, tous les savoirs disponibles sont là. Pourquoi ne s’en sert-on pas ? La tentation obscuran­tiste et totalitaire ne peut que faire son miel de ce refus qui est à la fois le fait de tout le monde et de personne.

Indignation. Une voix s’est élevée récemment contre le fatalisme ambiant. Celle de Stéphane Hessel dans un petit essai dont le succès incroyable ici et au-delà mérite examen. Il nous semble après l’avoir lu que ce qui a le plus attiré les lecteurs est son titre : « Indignez-vous ». Au lieu de s’indigner des résultats d’une pseudo-enquête, on ferait bien mieux en effet d’affronter les désordres qui plombent le moral de nos concitoyens.

« La colère, mais c’est une vertu ! » disait l’Abbé Pierre. Une colère sacrée fondée sur ce que nous avons de plus élevé. Pas la petite colère née d’une contrariété, une colère émotion­nelle qui rend hargneux et atrabilaire, non, une belle grande colère, magnifique, aimable, qui rassemble et donne des ailes, ferment d’une action ambitieuse, de la symbolisation, de l’esti­me de soi, de la vie.

Humain. L’être humain n’est pas bon. Il construit sa bonté, il se force à ne pas casser la figure de cet autre qu’on lui demande d’aimer, qu’il n’aime pas et qui ne l’aime pas. C’est ça la civilisation. C’est de cela que parle Freud dans Le Malaise dans la Culture. Relisons-le et retenons ce qu’il dit du « narcis­sisme des petites différences » qui nous fait nous moquer et craindre notre voisin. Incantation ? Non pas. Travail inlassable, effort constant et incertain. Risque pour risque, celui-là seul vaut d’être pris. « Et l’on peut bien pousser un soupir quand on reconnaît qu’il est donné à tels ou tels êtres humains de faire surgir du tourbillon de leurs propres sentiments, à vrai dire sans peine, les vues les plus pénétrantes vers lesquelles nous autres avons à nous frayer le chemin en nous tourmentant dans l’incertitude et en tâtonnant sans répit. (1) »

Geneviève Guicheney
Correspondant de l’Institut

(1) Freud Sigmund, Le Malaise dans la Culture, p.77 – Puf 2002

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