ET LES MOTS… (14) par Geneviève Guicheney

Des mots d’été.

Nuage. Promesse de pluie, d’eau, de vie. Indésirable si l’on suit la vulgate météorologique des médias. Pendant quelques jours la mise en état d’alerte d’une soixantaine de départements a légèrement infléchi la tendance à considérer toute formation nuageuse comme une sorte d’inconvénient scandaleux dont on s’attend chaque jour à ce qu’il fasse l’objet d’une plainte. On a bien voulu concéder que la pluie enfin tombée était la bienvenue. Las, ça n’a pas duré. On a retrouvé très vite le « beau soleil », le « temps gris et maussade », les « nuages heureusement peu menaçants » et toute la litanie d’un hédonisme imbécile qui ne manque pas d’agacer et de préoccuper. Car cela finit par gagner les esprits et produire du décervelage.

Après trois longs mois sans pluie ou quasiment sauf une journée et une nuit, voilà qu’on nous avait promis des nuages abondants et des ondées. Bernique. Les nuages sont passés sans crever au-dessus de nos têtes, de nos jardins jaunis avant l’heure, nos campagnes assoiffées, nos légumes peinant à pousser, nos fruits rabougris, nos oiseaux cherchant eau et nourriture pour leurs petits tout juste nés. Nous pestons à haute voix devant cette forfaiture de bulletins météorologiques qui nous avaient remplis d’espoir. Nous sommes à l’épicerie. « Il fait moche aujourd’hui. » « Oui, répondons-nous, pourvu, mais pourvu qu’il pleuve ! ». Stupeur. Un silence perceptible atteste que la plupart des chalands sont simplement médusés d’entendre pareille ineptie. Une incompréhension comique se lit dans leur regard. Jusqu’au moment où une vendeuse, gênée de compter une toquée amateur de pluie dans sa clientèle nous dit : « Vous avez envie de vous faire lyncher ? Chut ! »

Comme à chaque fois il faut essayer de provoquer une sorte de réveil. Dire par exemple que si on n’aime pas la pluie on peut aller passer ses vacances dans le désert. La discussion s’arrête généralement aux portes du désert.

Nous sommes parvenus à faire pousser des légumes et des fruits hors sol et voilà que les humains qui les mangent sont devenus hors sol aussi. Plus question qu’il pleuve. C’est triste et moche. C’est vrai, il fait toujours gris quand il pleut. Et en plus ça mouille. Bon. Oublions donc la pluie. Allons à la plage. Nous faire rôtir sous un soleil de plomb. Une plage sympathique équipée d’une douche. Pour se dessaler. Les enfants s’amusent et s’arrosent, se poussent sous la douche. Elle coule en permanence. Retour à la maison ou au camping. Bien équipés aussi. Douches à volonté. La voiture est bien poussiéreuse avec cette sécheresse. Allez un coup de jet. Les enfants se salissent, changent de tenue trois fois par jour. Pas de problème, le lave-linge tourne presque en permanence, « ça sèche tellement vite avec cette chaleur. » On dessale, on lave, on relave.

Elle vient d’où toute cette eau ? D’où ? On pourrait bien en manquer à force. Surtout au plus fort de la saison quand tous les touristes seront là. Les élus ont à ce point intégré l’obsession sécuritaire qu’ils se croient dans l’obligation de garantir la fourniture illimitée d’eau pour des populations par hypothèse ellesmêmes illimitées. Sécheresse, consommation étourdie, la pénurie menace. Il faudrait trouver une ressource illimitée.

Où ça ? Comment ça ? L’eau de mer, pardi ! On va dessaler l’eau de mer. Y’en a plein partout autour de la terre, presque les trois quarts de la surface du globe, jusqu’à onze mille mètres de profondeur, plus que l’Himalaya à l’envers. Cela peut avoir l’air d’une blague, comme de vendre du sable à un Bédouin, mais en Bretagne on propose de dessaler l’eau de mer. Quand on dit dessaler c’est pour se faire comprendre. L’eau de mer contient globalement 96,5 % d’eau pure et 3,5 % d’autres substances, essentiellement du sel mais pas seulement. Comme chacun ne peut pas aller à la mer comme jadis au puits pour remplir son seau d’eau, qui ne lui servirait à rien en l’état, il faut construire des usines, trouver de l’énergie pour les faire tourner, gérer les déchets qu’on va rejeter à la mer en les diluant pour ne pas provoquer de fortes concentrations en sels. Il faut aussi entretenir les usines qui traitent une matière corrosive.

Bref, ça fait cher la tasse de thé. Il nous semble que nous pourrions peut-être raisonner un peu plus loin que la prochaine élection pour les uns et que notre goût étourdi du confort sans limites pour les autres, nous tous.

Comme toutes les ressources naturelles l’eau douce peut arriver à épuisement. Si nous ne rapprochons pas les éléments épars de ce qui devrait alimenter notre réflexion sur nos modes de vie, nous continuerons d’aller dans le mur en klaxonnant si l’on veut bien nous passer l’expression. C’est même étonnant. Nous avons la faculté intéressante de cloisonner notre cerveau. Une partie s’inquiète sincèrement de l’état de la planète, l’autre continue de mener une vie quotidienne comme si de rien n’était, accepte les discours sur la croissance, sans demander laquelle, comment, avec quoi, bref, ne change rien comme si le changement était l’affaire d’autres, on ne sait pas qui, d’ailleurs, on ne sait pas où, plus tard, on ne sait pas quand. Il nous semble que c’est notre affaire, ici et maintenant.

Ainsi par exemple pouvons-nous réfléchir à la manière dont nous gérons, consommons la ressource en eau. Les réducteurs de débit pour la maison font sourire. Il n’empêche que la consommation au robinet baisse de moitié. On sait aussi réduire la consommation d’eau industrielle. Nous avons déjà évoqué dans une précédente chronique les municipalités qui ont inversé la facturation. Plus on consomme, plus on paie. Au lieu du contraire. Le minimum vital à bas prix est garanti en fonction du nombre d’habitants ou de l’activité. Ensuite, c’est plus cher. Ainsi tout le monde s’y retrouve y compris les marchands d’eau. À ce point de notre propos il convient de raffiner un peu. Que les médias disent parfois des sottises est une chose, que nos concitoyens se comportent partout et tout le temps de manière irréfléchie en est une autre. On rencontre partout des journalistes, des citoyens, des élus, des industriels, responsables. La consommation a déjà baissé globalement de 1 à 2 % disent les marchands d’eau. Les consommateurs font davantage attention, les appareils ménagers sont moins gourmands, bref, les choses évoluent. D’où vient alors le sentiment que la prise de conscience n’est pas totale, globale et partagée par tous ? Ce n’est pas encore un chantier commun dirait-on. Ce n’est pas encore la toile de fond sur laquelle s’inscrivent programmes d’action et stratégie à long terme. Dommage.

Sur. Pas comme certain, assuré. Sur comme dessus, audessus. Avez-vous remarqué l’abus dont cette préposition est l’objet, presque la victime si l’on aime choyer les mots ? Nous avons visité dictionnaires et livres de grammaire, interrogé grammairiens et érudits. Nous cherchions au moins un indice qui expliquerait la situation de la préposition sur. Rien, nous n’avons rien trouvé. Nous lançons ici un avis de recherche. Pourquoi n’habite-t-on plus dans une ville mais dessus ? Enfin, pas tout à fait.

On vous demande par exemple : « Vous habitez sur Paris, Lyon, Marseille, La Souterraine ? » Dans l’affirmative : « Oui, j’habite sur Paris », on comprend que vous habitez sans doute la région parisienne, pas la ville. On peut marcher sur Paris ou Versailles. Mais habiter sur Paris ? À cette question nous répondions : « Non, non, dedans, j’habite dans Paris. » Une si grande agglomération est un territoire, on vivrait dessus alors ? Mais quand on habite un village ? Et bien c’est pareil maintenant. On habite sur telle ou telle commune des environs. Jadis, habiter n’était généralement pas suivi de préposition. « J’habite l’immeuble du coin de la rue. » « J’habite Trifouilly-les-Alouettes. » « Nous habitions le village depuis dix ans quand… » Voilà ce qu’on disait naguère.

Entendu au cours d’une réunion dans un hôpital : « Sur l’établissement, il y a… » Plus d’intérieur là non plus, que des couvercles. L’épidémie s’est nettement aggravée ces derniers temps. Entendu dans une émission de cuisine : « On est sur des parfums de truffe, là. » Ça se complique. Nous voilà sur des odeurs maintenant. Notre truffe à nous ne détecte rien qui puisse nous mettre sur la voie (sur la voie, c’est correct – on finit par douter chaque fois qu’on emploie cette malheureuse préposition). Nous apprécierons toute contribution qui permettra aux prépositions dont sur a piqué la place de revenir dans notre vocabulaire.

Insularité. Une île, voilà un endroit sur lequel on peut habiter. À voir car on peut aussi habiter à la Réunion, à Madagascar. Ou encore résider en Martinique. Selon le contexte vous évoquerez l’île comme un territoire ou comme un point sur la carte. Le point de vue entraîne parfois le choix de la préposition. Avec les îles nous retrouvons la cascade des prépositions menacées. Ce qui donne rapporté au continent : habiter en France, à Brest, sur la côte, dans une maison bleue. Épatant, non ? Le détour par les îles ne s’imposait pas vraiment mais il nous permet de boucler la boucle de cette chronique. Le choix de la bonne préposition n’est pas la question la plus pressante sur nos îles. L’approvisionnement en eau, par ces temps de sécheresse est à l’ordre du jour. D’où la tentation de dessaler l’eau de mer, vous l’aurez compris. Autant cela peut se concevoir dans des pays secs autant sous nos latitudes on doit considérer d’autres aménagements et adaptations avant d’en arriver à cette extrémité dispendieuse. Insularité sonne un peu comme singularité. Qu’ont-ils de singulier ces territoires dont la France est riche, dans tous les océans de la planète, sous toutes les latitudes, des centaines d’îles et d’îlots où l’on trouve parfois des traces d’occupation à des époques fort reculées ?

Les îles ont inspiré les réflexions de Darwin sur ce qu’on appelle aujourd’hui les écosystèmes, leur dynamique, leurs équilibres, leur fragilité. Elles continuent de faire l’objet de travaux passionnants et importants comme ceux du géographe Louis Brigand. Les élus s’associent en réseaux nationaux et internationaux. Ce sont des laboratoires en vraie grandeur des désordres engendrés par nos modes de vie. Et aussi des laboratoires d’expériences magnifiques et pleines de promesses sur les moyens de vivre autrement. Aussi bien, peut-être mieux, mais autrement. Les corridors biologiques s’inspirent de l’insularité. Ainsi la pratique de l’insularisation écologique.

Un exemple : au milieu d’une grande plaine céréalière dévastée par le remembrement, les pesticides, bref, les dégâts collatéraux de l’agriculture intensive, on crée un îlot boisé, d’essences variées où viennent se réfugier toutes sortes d’espèces animales trouvant là le milieu propice dont la destruction du bocage les a privées. Et on retrouve un peu de biodiversité. Un îlot de prospérité écologique en somme. De la richesse, de la vie. Compatible avec internet pour répondre aux méchants de mauvaise foi qui tentent de faire croire que la modération dans le progrès signifie la fin du progrès. Il faudrait dire de quel progrès on parle, quel progrès on choisit. Les obscurantistes ne sont pas ceux qu’on croit en la circonstance. Toute avancée comporte des inconvénients. Cela a toujours été le cas au point qu’un dicton populaire dit « qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs. » Il y aurait beaucoup à dire sur ce point mais nous nous intéresserons aux omelettes et aux oeufs une autre fois.

Notre propos porte sur l’équilibre. Tout est question d’équilibre au sens de l’harmonie. Nous sommes arrivés à un point de dérèglement, de dissonance, de dysharmonie. Trop de souffrance, trop de gens malheureux et pauvres à côté de trop de gens trop riches, trop de cupidité, trop de vitesse et de précipitation, d’inattention, de séduction, d’incantations verbales, de mensonges. Trop de trop. Et il n’y a pas en la matière de fatalité. Pas de sornettes à ce sujet. Vous entendez comme nous que la mondialisation s’installe volontiers dans le fauteuil de la fatalité. « Justice immanente ! » disait une grand-tante quand sa chatte Séraphine qui venait de la griffer s’est fait écraser par une voiture. Non, non, nous pouvons quelque chose contre les désordres du monde. Mais peut-être ici nous répétons-nous puisque c’est l’objet inlassable de ces chroniques.

Geneviève Guicheney

Correspondant de l’Institut

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