GÉOGRAPHIE DES FRONTIÈRES ET DES TERRITOIRES par Michel Foucher

DIALOGUES D’AVENIR

2ème VISIOCONFÉRENCE
Paris – Bransat – Bamako

Les frontières sont un objet géopolitique
à l’articulation entre politique et territoires.

Un constat

Les frontières sont -contrairement à ce que l’on croit- de plus en plus nombreuses et visibles depuis vingt ans. Les différents dont elles sont l’objet se sont multipliés durant la même période. Les contrôles sont à la fois plus stricts et plus dispersés. Dans le contexte de la mondialisation et de la multiplication des échanges, on assiste à un cloisonnement des espaces. Ce paradoxe est une illustration de la tension et de la dialectique entre sécurité et liberté.

Fonction des frontières

La frontière est une ligne de partage de souveraineté qui sépare des espaces avec leurs langues, leurs systèmes politiques, leur culture, leurs traditions, leur histoire, une organisation territoriale très différente. Elles sont donc l’une des principales lignes de rupture ou de discontinuité territoriale sur la planète.

Les frontières peuvent être un lieu de passage ou au contraire une barrière et un mur. Il est donc faux de parler d’un monde « global », totalement ouvert. Les marchés restent nationaux et les valeurs culturelles bien différentes de part et d’autre.

Il est donc nécessaires pour les États de contrôler les flux quelle que soit leur nature, y compris pour Internet. Dans le même temps, on assiste à une augmentation sans précédent de la circulation des biens, des communications et des flux.

Les problèmes posés par les frontières

Les problèmes géopolitiques classiques survivent. Les différends territoriaux comme il en existe entre le Nord et le Sud au Soudan, ou encore dans le cadre du conflit Israélo-palestinien.

Les tensions liées aux flux migratoires : entre le Liban, la Syrie et Israël, entre la Grèce et la Turquie ou les États Unis et le Mexique ou encore la question de la révision des accords de Schengen signés en 1985 (dus à la crise libyenne).

Les enjeux de ces conflits sont classiques

– Contentieux territoriaux anciens
– Partages de ressources naturelles fossiles ou non-
– Accès à la mer
– Contrôle des flux migratoires
– Domination militaire (comme dans le cas des deux Corée)

Depuis la chute du mur de Berlin, le nombre des États s’est accru. On compte 27 000 kms de frontières supplémentaires, principalement en Russie et en Asie centrale, aussi bien que dans les Balkans. Ainsi que l’indépendance de nouveaux États comme le Timor, l’Erythrée, le Sud Soudan pour ne citer qu’eux.

Dans l’hémisphère Nord, c’est la dynamique de l’état-nation qui permet l’émancipation des nationalités et qui produit un phénomène de fragmentation comme dans les cas des Balkans, Ossétie, Moldavie, Kosovo, Haut-Karabagh etc.

Avec la multiplication des frontières, les minorités sont également plus nombreuses. Seule la reconnaissance mutuelle des États permet de faire cesser le phénomène et de stopper le processus de « balkanisation ».

En Afrique

En 1964, la conférence du Caire a permis un accord pour le respect des frontières telles qu’elles ont été dessinées lors de l’indépendance malgré les problèmes posés par le découpage, largement aléatoire, effectué par les colonisateurs.

Les différends se règlent par des accords bilatéraux ou par le recours de plus en plus fréquent à la justice internationale qui cherche également à éviter un processus de fragmentation. A quelques exceptions dans la région des grands lacs, cette attitude de sagesse prédomine aujourd’hui.

Un mouvement général de réaffirmation des frontières

Les nouvelles problématiques contemporaine obligent à multiplier les accords bilatéraux et à régler d’anciens différents en suspens :

– Multiplication des échanges
– Pays émergents
– Exploitation de nouvelles ressources

Par exemple, un accord sur le tracé d’un gazoduc transfrontalier.

L’entrée dans l’économie de marché mondialisée impose de clarifier et de régler la question des frontières comme dans le cas de la ligne de partage Chine/Russie, dans toute la péninsule arabique ou encore au Maghreb. On assiste donc à la naissance d’un mouvement général de règlement des conflits.

Dans le même temps, le durcissement des États et la tendance sécuritaire accrue entraine une « barrièrisation » des frontières. De plus en plus matérialisées et infranchissables (sur 520 000 Km de frontière sur la globe, 3 % sont matérialisés par des murs) :

– Sahara occidental
– Cachemire
– Cisjordanie
– Chypre
– Corée du Nord

Ces murs sont toujours des constructions unilatérales, imposées au voisin par un État en position de force. Cette pratique de durcissement s’observe par la mise en place de murs, grillages plus ou moins militarisés et surveillés. La clôture interdit d’entrer… mais de sortir aussi !

Barrières anti migratoires (dont l’efficacité est loin d’être prouvée) :

– Grèce/Turquie
– États-Unis/Mexique
– Ceuta et Melilla au Maroc

Les problématiques des frontières et limites maritimes sont les mêmes que celles de frontières terrestres.

Les régimes frontaliers

Les régimes frontaliers sont évalués en fonction du temps d’attente à la frontière, mais aussi par le délai qu’exigent les démarches administratives (temps d’obtention d’un visa ou de dédouanement de marchandises).

On observe que les régions les moins développées ont les régimes les plus lents, ce qui bloque du même coup leur développement économique. Cependant c’est une nécessité financière pour ces États de percevoir les taxes frontalières, d’où une administration lente et tatillonne.

Les résistances à l’ouverture des frontières sont de nature différente

Résistance symbolique, comme pour les mouvements d’extrême droite, au Danemark, qui réclament un retour aux contrôles douaniers.

Résistance bureaucratique, traduction d’un choix politique, face au dilemme Liberté / Sécurité.

Conclusion

Plusieurs expériences de gestion des territoires sont en cours :

– Les euro-districts : régions transfrontalières en Europe et en Amérique du Nord.

– Le concept de pays-frontière : En Amérique latine et en Afrique pour faciliter les échanges dans des zones transfrontalières, mais homogènes sur la plan ethnique, linguistique et culturel.

La frontière est une notion ambivalente, selon qu’elle est borne ou limite « la limite suggère qu’il y a quelque chose au delà qui reste à découvrir ». Pour Kant c’est une vision positive de la frontière. La borne est par contre une limite fermée, négative. Le mur transfrontalier est une borne, le pont est une interface qui facilite la communication. C’est toujours la peur qui conduit au cloisonnement et à la fermeture.

Michel Foucher

Membre du comité scientifique de la Fondation Robert Schuman

Présentation de Michel Foucher

Géographe et diplomate, Michel Foucher est professeur à l’École normale supérieure (de la rue d’Ulm).

Il est également directeur de la formation à l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN), membre du comité scientifique de la Fondation Robert Schuman.

Il a été Ambassadeur de France en Lettonie, conseiller au cabinet d’Hubert Védrine et directeur du Centre d’analyse et de prévision du ministère des Affaires étrangères.

Il a récemment publié :

« l’Europe et l’avenir du monde » (éditions Odile Jacob, 2009) et « La bataille des cartes. Analse critique des visions du monde » (François Bourin éditeur, 2010)


Intervention d’Abba Touré à partir de Bamako

Bien que les frontières héritées de la colonisation soient toujours considérées comme intangibles, les conflits frontaliers sont en recrudescence en Afrique. L’intangibilité des frontières est pourtant la condition de la réussite de l’intégration économique et nécessaire pour désarmer de nombreux conflits potentiels.

Les problèmes de limite et de bornage demeurent nombreux, surtout lorsque des ressources naturelles sont en jeu. En réalité, moins d’un quart des frontières se trouve réellement défini, car il existe une réelle unité au delà des lignes de partage fixées par les colonisateurs. En conséquence, le territoire sur lequel s’exerce la souveraineté nationale reste flou, ce qui impose une gestion pragmatique des frontières.

De plus la croissance démographique entraine une densification des populations sur les espaces transfrontaliers, ainsi qu’une forte croissance des zones urbaines qui s’y trouvent. Les coopérations transfrontalières se multiplient donc. Le concept de pays-frontière est né en 2002 au Mali. C’est un espace géographique à cheval sur une ligne de partage entre différents pays mais habité par une population qui a une unité ethnique et culturelle. Ce concept permet de prendre en compte des réalités géographiques, historiques, humaines de populations séparées par les frontières coloniales. Les pays-frontières sont un enjeu fondamental pour la paix et le développement en Afrique.

Intervention de François Lacoste à Bransat

La frontière est avant tout une notion administrative, mais pas seulement. Elle peut être linguistique et culturelle. On observe que partout ou la frontière n’a été que politique (par exemple : rideau de fer RFA/RDA) et qu’elle ne correspond pas à une limite culturelle, cette frontière s’est écroulée a plus ou moins long terme ; ce fut le cas du mur de Berlin. Les vraies frontières sont dans les têtes ! Même si les enjeux financiers ou pétroliers sont indéniables.

Un nouvel ordre mondial commence à émerger avec le règlement international des conflits (TPI) même si cela pose la question de l’ingérence (cf. affaire Ben Laden ou conflit en Libye).

à Bransat
Salle des Prix Allen
sur grand écran
Paris – Bransat – Bamako

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