LA SURVEILLANCE DE LA COMPÉTITIVITÉ DANS UNE UNION MONÉTAIRE par Jean-Claude Trichet

Extraits

Le terme de compétitivité suscite parfois des commentaires très contrastés. En effet, la compétitivité, comme capacité à faire face à la concurrence, dans le cadre d’une compétition, donne à penser qu’il y a nécessairement des gagnants et des perdants. Et si certains peuvent être stimulés par la compétition, dans l’espoir d’un gain ou d’une victoire, ou pour le plaisir ludique qu’elle procure, d’autres redoutent davantage le risque de perte. L’appréhension d’un déclassement peut même pousser à une certaine forme de repli sur soi ou, en matière commerciale, de tentation protectionniste.

Dans une économie ouverte, une telle forme de repli sur soi constituerait un non-sens. Pour ce qui est du protectionnisme en particulier, Montesquieu nous rappelle dans « De l’esprit des lois » que commerce et paix sont intimement liés et que « deux nations qui négocient ensemble se rendent réciproquement dépendantes ». C’est d’ailleurs en particulier sur cette idée de la création d’un marché unique qu’est fondée à son départ la construction européenne, dont le marché unique avec une monnaie unique est l’aboutissement économique.

Dans une union monétaire, il s’agit de converger pour gagner ensemble. La notion de compétitivité est indissociable de la notion de convergence. Si l’on me permet une métaphore cycliste, il ne s’agit pas de vouloir pousser les pays à s’échapper du peloton coûte que coûte, mais d’assurer que tous courent ensemble à un rythme le plus harmonieux possible. Bien sûr, des échappées sont toujours possibles, et normales, dans une union monétaire, rendant l’avancée de l’ensemble plus rapide. Les vainqueurs d’étape ne sont d’ailleurs pas nécessairement toujours les mêmes, comme les douze premières années de l’euro l’ont montré.

Dans cette analyse, je voudrais d’abord me concentrer sur les grands enjeux de la compétitivité, pour les économies nationales en général et pour les membres de la zone euro en particulier.

Ensuite, je voudrais passer en revue certaines idées fausses concernant la compétitivité auxquelles je me suis heurté au fil du temps.

Enfin, je voudrais exposer les principaux éléments d’un cadre d’analyse et d’action relatif à la compétitivité, et j’aborderai les implications qui en découlent pour les propositions actuelles de renforcement de la surveillance macroéconomique du point de vue de la zone euro.

I – Les enjeux de la compétitivité

En matière économique, que signifie la notion de compétitivité ? Que signifie-t-elle en particulier pour la zone euro ? Et quel rôle doitelle jouer ? Telles sont les questions que je me propose d’aborder. Des questions qui sont centrales pour tout responsable s’agissant de politique économique [1]. Ce sont des questions centrales pour l’avenir des économies nationales en Europe, et particulièrement importantes pour celles qui constituent l’Union économique et monétaire.

La compétitivité est une notion difficile à cerner, souvent utilisée pour décrire des réalités très différentes, qu’il s’agisse de parts de marché à l’exportation, de taxation des entreprises, de niveau des contributions sociales, d’indexation des salaires, d’investissement dans les hautes technologies ou d’accroissement de la productivité.

Il me semble qu’une définition correcte de la compétitivité serait la capacité -dans une économie ouverte- d’un pays d’améliorer de façon durable le niveau de vie, en termes économiques, de ses citoyens tout en favorisant les créations d’emplois durables. Aussi la compétitivité concerne-t-elle la globalité de nos vies économiques à l’époque de la mondialisation. À l’évidence, de bons résultats en termes de compétitivité- prix et de coûts sont une condition primordiale du relèvement du niveau de vie et de la création d’emplois dans une économie ouverte. Les exportations sont bien entendu un élément important. Mais la compétitivité touche à tous les secteurs de l’économie, les biens et les services publics comme les biens et les services privés, les biens et les services exportables comme les biens et les services non exportables, les sociétés offrant des services financiers comme les sociétés oeuvrant dans tous les domaines de l’économie réelle, les ménages comme les gouvernements.

Nos économies présentent des facettes extrêmement différentes. Les moyens d’atteindre une croissance économique soutenable à long terme et de créer des emplois sont eux aussi nombreux.

L’objectif d’une croissance soutenable à long terme pour une économie de la zone euro doit être replacé dans un contexte à la fois européen et mondial.

L’Union européenne elle-même est la plus vaste économie et le plus grand partenaire commercial du monde. Il est donc particulièrement bienvenu qu’elle ait conçu sa propre stratégie en vue de soutenir son potentiel de croissance dans l’économie mondialisée de demain. Celle-ci, appelée « stratégie Europe 2020 », s’articule autour de trois grands domaines : éducation, recherche et innovation ; efficacité des ressources ; niveaux d’emploi et de cohésion sociale élevés. Tous ces éléments sont importants pour la compétitivité européenne dans une économie mondialisée, et la BCE (Banque Centrale Européenne) soutient résolument la « stratégie Europe 2020 ».

Je voudrais m’intéresser plus particulièrement à la compétitivité dans sa dimension interne à l’Union économique et monétaire, c’est-àdire au niveau de la zone euro. Dans une union économique et monétaire, la compétitivité doit être examinée au niveau national, en veillant à prendre en compte en particulier la très forte interdépendance que la monnaie unique a créée entre les économies. La compétitivité n’est donc pas seulement une question de création d’emplois et d’élévation du niveau de vie en termes économiques, elle concerne également le renforcement de la cohésion de l’union économique qui est essentielle à la prospérité durable de l’UME dans une perspective de long terme. Mes observations seront donc centrées sur les dispositifs relatifs à la surveillance de la compétitivité dont nous avons besoin dans la zone euro et sur les modalités d’intégration de ces dispositifs dans le cadre de gouvernance économique débattu par le Conseil et le Parlement européen.

Dans une union économique et monétaire, il est crucial d’éviter des divergences importantes et persistantes dans la mise en oeuvre des politiques économiques et budgétaires. C’est la raison pour laquelle le traité sur l’Union européenne consacre un chapitre entier aux « politiques économiques » des pays membres de l’Union, et des pays ayant adopté la monnaie unique en particulier.

Dans une union économique et monétaire, les pays participants doivent élaborer et partager une même vision de la surveillance économique de chacun d’entre eux.

Grâce à cette vision commune de ce qu’implique l’appartenance à une union monétaire, les différentes économies doivent s’assurer qu’elles préservent – ou renforcent lorsque cela est nécessaire – leur position concurrentielle relative dans un environnement ouvert ce qui permet par la même d’assurer la stabilité collective. Cette stabilité collective signifie notamment que les politiques macroéconomiques doivent être pleinement compatibles avec une politique monétaire de stabilité, ce qui est le mandat premier assigné par le Traité à la Banque centrale européenne.

Soulignons ici que compétitivité et refus des déséquilibres internes et externes ne sont pas pour autant synonymes d’uniformité. La diversité culturelle et économique dont nous jouissons en Europe est au contraire un atout que nous devons nous efforcer de cultiver.

Ce qui importe c’est que la diversité n’entraîne pas de divergences excessives persistantes. Et pour prévenir leur émergence, il nous faut un cadre commun garantissant que tous les pays participants, tout en conservant leurs caractéristiques nationales propres, s’engagent à regagner – le cas échéant -, consolider et préserver leur compétitivité relative.

Des politiques économiques nationales inappropriées entraînent l’apparition d’écarts de compétitivité excessifs entre les membres de l’union monétaire. Les principaux symptômes de tels écarts sont, en règle générale de substantielles accumulations de divergences entre indicateurs de compétitivité en termes de prix et de coûts. Ceci entraîne, notamment, des taux d’inflation se maintenant durablement audessus de la définition commune de la stabilité des prix dans la zone euro et s’accompagne naturellement d’une dégradation progressive de la balance des paiements courants.

De telles évolutions entraînent aussi des tensions, des processus d’ajustement douloureux et des effets de contagion pour les autres pays. Tous ces éléments ont conduit la Banque centrale européenne à étudier régulièrement la question de la compétitivité et de son importance au sein de l’Union économique et monétaire. De fait, la BCE a introduit le thème de la compétitivité relative dans la politique européenne de surveillance depuis plus de cinq ans et demi.

Lorsque, aux alentours de 2005, les signes de déséquilibres et de divergences dans des données importantes, en termes nominaux, en particulier concernant notamment les prix, les coûts unitaires de production et les salaires sont apparus significatifs, j’ai adressé au nom du Conseil des gouverneurs une première analyse à l’Eurogroupe. Celle-ci examinait l’évolution des prix et des coûts au sein des différents pays.

Le message de divergence qu’elle véhiculait demandait une interprétation, une évaluation et des mesures de la part des autorités. Un groupe de travail du Système européen de banques centrales (le SEBC) a été créé à la même époque pour étudier plus en profondeur les problèmes de compétitivité des différents pays de la zone euro [2].

Par la suite, la BCE n’a cessé de fournir à l’Eurogroupe des mises à jour de cette analyse, les informations sur les coûts unitaires de main-d’oeuvre, la productivité et l’évolution sectorielle des salaires dans les pays de la zone euro étant fournies régulièrement.

Depuis 2007, la BCE effectue un examen régulier et approfondi de l’évolution des différents pays de la zone euro en matière de compétitivité et, en 2010, elle a précisé la position du Conseil des gouverneurs en ce qui concerne un dispositif spécifique relatif à la compétitivité applicable à la zone euro.

Je voudrais à ce stade de mon exposé, évoquer quelques traits de l’évolution macroéconomique de la zone euro au cours de la dernière décennie. Pour l’instant, je me contenterai de donner des faits, sans en analyser les causes ou les implications [3].

1. Entre 1999 et 2009, les coûts unitaires de main-d’oeuvre nominaux avaient augmenté de 24 %, en termes cumulés, dans la zone euro dans son ensemble. En Autriche et en Allemagne, ils avaient progressé de respectivement 13 % et 8 % ; en Grèce et en Irlande, ce taux a atteint respectivement 34 % et 38 %.

2. La masse salariale du secteur public s’est accrue de près de 40 % dans la zone euro entre 1999 et 2009. L’augmentation avait été de 19 % en Allemagne, contre plus de 100 % en Irlande et en Grèce, soit environ 50 points de plus que dans le secteur privé dans ces deux derniers pays.

3. Les prix de l’immobilier résidentiel dans la zone euro ont augmenté en moyenne d’environ 6 % par an entre 1999 et 2007. La hausse a été en moyenne de 9,5 % par an en Grèce et de près de 12 % en Irlande.

4. L’endettement des ménages est passé en moyenne d’environ 50 % du PIB en 1999 à quelque 65 % en 2009 dans la zone euro, soit une hausse de quelque 30 % sur la période. Dans les pays où ce taux s’est le plus alourdi, un doublement a été constaté.

Je voulais donner ces quelques chiffres avant d’aborder certaines idées fausses au sujet de la compétitivité et de thèmes apparentés.

II – Quelques idées fausses concernant la compétitivité

Les discussions sur la compétitivité révèlent parfois certaines perceptions erronées qui affectent, à mon sens, le débat. J’en citerai cinq, plus particulièrement, qui sont souvent mentionnées :

1ère idée – On entend souvent dire que « seul le secteur concurrentiel importe en termes de compétitivité ». Notre économie n’a aucun problème de compétitivité : les entreprises actives à l’exportation se portent bien, les prix sont bas et les marges appréciables.

2ème idée – Certains prétendent que « l’évolution des coûts dans le secteur public n’affecte pas la compétitivité d’une économie ». Le secteur public étant protégé de toute concurrence internationale, l’évolution des coûts et des traitements dans ce secteur influence peu le secteur privé et encore moins la compétitivité internationale des entreprises.

3ème idée – D’aucuns affirment que « si nous tenons compte du taux d’inflation actuel (relativement) élevé dans l’évolution des rémunérations, nous obtenons une situation plutôt favorable, en termes de modération des rémunérations réelles ».

4ème idée – On entend aussi que « les comptes de transactions courantes intra-zone euro n’importent pas puisqu’ils reflètent un processus spontané d’optimisation de leurs investissements de la part des épargnants et des investisseurs. Les déficits courants reflètent un jugement positif de la part des investisseurs puisque ils traduisent des entrées de capitaux, attirés par des rendements plus élevés ».

5ème idée – « L’assainissement budgétaire nuit à la compétitivité ». L’assainissement budgétaire a un effet négatif sur la croissance et affecte nécessairement la compétitivité, elle-même liée à d’importantes dépenses publiques.

III – Les principaux éléments d’une stratégie de la compétitivité

Si les points que je viens de mentionner correspondent à des perceptions erronées, quelle est la bonne stratégie pour les économies en général, et pour la zone euro en particulier ? Je voudrais précisément livrer quelques réflexions sur cinq éléments fondamentaux.

Premièrement, le secteur non concurrentiel est fondamental pour la compétitivité d’une économie. Il nous faut donc analyser l’ensemble des secteurs quand on évalue la compétitivité.

Deuxièmement, les évolutions des coûts dans le secteur public sont beaucoup plus importantes qu’on ne le pense habituellement. Il appartient donc au secteur public d’avoir à l’esprit les implications pour l’économie dans son ensemble quand il détermine ses niveaux de rémunérations, de même que l’« exemple » qu’il donne ce faisant aux autres secteurs de l’économie, concurrentiels et non concurrentiels.

Troisièmement, la référence pour les prix de moins de 2 % et proche de 2 %, à moyen terme (c’est-à-dire la définition de la stabilité des prix, retenue pour le zone euro, et assurée au cours des 12 premières années de l’euro) est adéquate pour le calcul, dans tous les pays, des indicateurs d’évolution de coûts en termes réels. Il est très important de ne jamais perdre de vue que les calculs de coûts de production en termes réels, calculés sur la base de l’inflation nationale, peuvent être totalement trompeurs si l’économie en question s’est engagée dans une spirale d’augmentation des prix et des salaires, ce qui détériore rapidement sa compétitivité relative. Les écarts d’inflation temporaires ne doivent donc pas provoquer de spirales prix-salaires très négatives pour l’emploi.

Quatrièmement, le solde du compte de transactions courantes est un important indicateur synthétique susceptible de signaler des pertes de compétitivité et l’apparition de déséquilibres. Il doit donc faire l’objet d’un suivi attentif, tout particulièrement s’agissant de la persistance et de l’accumulation correspondante de l’endettement extérieur de l’économie concernée.

Cinquièmement, enfin, des finances publiques saines sont une condition nécessaire d’une compétitivité durable. C’est une raison supplémentaire de veiller à la stabilité budgétaire.

Revenons plus en détail sur chacun de ces cinq points.

Le secteur non concurrentiel est fondamental pour la compétitivité d’une économie

Il existe deux raisons principales pour lesquelles le secteur non concurrentiel est fondamental pour la compétitivité d’une économie. Tout d’abord, les biens et services non exportables sont des intrants importants dans la production de biens exportables.

Une hausse des prix dans le secteur non concurrentiel entraîne donc une augmentation des coûts dans le secteur exposé. Ensuite, les augmentations des prix et des coûts unitaires de production dans le secteur non concurrentiel se traduisent toujours, en fin de compte, par des pressions à la hausse sur les coûts unitaires de production et les coûts unitaires de main-d’oeuvre dans le secteur exposé (López-Salido et al., 2005). Cet effet de second tour exerce une tension à la hausse sur les coûts de production des biens exportables et réduit la compétitivité du secteur concurrentiel.

Des données récentes montrent que les pays où la hausse des coûts unitaires de production dans les services et le secteur de la construction a été plus forte que dans l’industrie manufacturière où ils étaient mieux maîtrisés, ont aussi enregistré une détérioration plus que proportionnelles de leur compte courant (voir, par exemple, Zemanek et al., 2010).

Si la croissance des coûts unitaires de production dans le secteur non concurrentiel est constamment plus élevée que dans le secteur exposé, les entreprises exportatrices sont contraintes de resserrer leurs marges bénéficiaires en raison de l’impossibilité pour elles de répercuter l’augmentation du coût des intrants dans les prix mondiaux. Les tensions sur les prix et sur les coûts exercées par un secteur non concurrentiel en croissance conduisent nécessairement les exportateurs à réduire leurs marges.

Dans un premier temps, la situation des entreprises exportatrices ne semble donc pas trop affectée et les prix à l’exportation restent stables. Mais le secteur exportateur se contracte progressivement, en fait, plutôt que de s’accroître. Cela réduit non seulement le poids relatif du secteur exportateur dans l’économie, mais par voie de conséquence aussi le potentiel de croissance de l’économie dans son ensemble.

Les coûts dans le secteur public sont plus importants pour la compétitivité qu’on ne le pense habituellement

Dans la zone euro, les traitements dans le secteur public représentent, en moyenne, plus de 10 points de PIB et plus de 20 % de la masse salariale totale. La taille même du secteur public indique que les hausses de traitement qui y sont pratiquées ont un effet de signal important pour les négociations équivalentes dans le secteur privé. Naturellement cette influence dépend des structures des différentes économies. Plus le secteur public est vaste par rapport au secteur concurrentiel, plus les signaux en découlant pour les négociations entre partenaires sociaux dans le secteur privé sont forts, et donc également l’influence sur les coûts unitaires de production.

Les données signalent une influence importante des rémunérations dans le secteur public sur les coûts de production du secteur privé dans de nombreux pays de la zone euro. De ce point de vue les effets d’influence du public sur le privé semblent particulièrement notables dans les pays ayant enregistré des hausses importantes et rapides des rémunérations publiques. Dans ces pays, les vives augmentations des coûts unitaires de main-d’oeuvre qui s’ensuivent dans l’ensemble des secteurs de l’économie et les fortes pertes de compétitivité intra-zone euro ne sont donc pas surprenantes (Pérez et Sanchez, 2010, Holm-Hadulla et al., 2010).

La référence pour les prix de moins de 2% et proches de 2% à moyen terme (c’est-à-dire la définition de la stabilité des prix retenue pour la zone euro) est appropriée pour le calcul, dans tous les pays, des indicateurs d’évolution des coûts en termes réels.

Dans la zone euro, le taux d’inflation annuel moyen au cours des douze premières années d’existence de la monnaie unique s’est élevé à 1,97 %. Ce résultat est conforme à la définition de la stabilité des prix de la BCE. Cette définition est solidement ancrée dans les anticipations d’inflation à moyen et long terme, ce qui illustre la crédibilité de la BCE et la confiance des agents économiques aussi bien que de nos concitoyens dans la capacité de la BCE de maintenir la stabilité des prix à moyen terme. La BCE fournit ainsi l’ancrage nominal pour les futures évolutions des prix dans la zone euro dans son ensemble.

Il est toutefois naturel, dans une union monétaire, que les taux d’inflation varient, à certain moment, entre les pays participants.

Ces différences peuvent résulter de différences dans le niveau de développement économique ou dans la position dans le cycle conjoncturel, ou de la dépendance vis-à-vis des échanges internationaux et des évolutions internationales.

Des écarts temporaires par rapport à l’inflation moyenne de la zone euro ne sont donc pas nécessairement une source d’inquiétude. Ils sont en effet un canal d’ajustement potentiel au sein d’une union monétaire, caractérisée, par définition, par des taux de change absolument fixes. Mais les écarts d’inflation peuvent et doivent devenir une préoccupation lorsqu’ils deviennent élevés et persistants.

Pendant une longue période, certains économistes ont expliqué les taux d’inflation constamment supérieurs à la moyenne de la zone euro observés dans certains pays par des effets de rattrapage.

L’argument avancé est que les pays à plus faible revenu rattrapent progressivement les niveaux de productivité réalisés par les économies plus avancées dans le secteur concurrentiel, ce qui pousse l’inflation à la hausse dans l’ensemble de l’économie à travers l’ajustement des rémunérations nominales entre secteurs. Il s’agit de l’effet de Balassa-Samuelson.

Mais de nombreuses données suggèrent que cet effet a été surévalué comme explication des écarts d’inflation dans la zone euro. Dans certains cas, ces différences n’ont pas découlé d’effets de rattrapage, parfaitement justifiables économiquement et bénéfiques, mais ont tenu largement à des politiques macroéconomiques inappropriées et à des phases d’expansion de la demande intérieure financées par l’endettement.

Dans le moyen terme un taux d’inflation légèrement inférieur à 2 % doit donc être la référence au niveau national également. Les coûts unitaires de main-d’oeuvre et, par conséquent, les évolutions des rémunérations compte tenu des progrès de la productivité du travail – qui sont essentiels dans le processus de croissance – doivent permettre la réalisation de cette inflation moyenne, à moyen terme, sauf à prendre le risque d’une augmentation relative du chômage par rapport à l’ensemble de la zone euro.

En outre, l’utilisation des données nationales d’inflation comme référence pour les rémunérations peut entraîner une spirale persistante, en termes nominaux, des coûts, des rémunérations et des prix à un niveau supérieur à la moyenne de la zone euro. Ceci provoquerait une perte progressive de compétitivité et donc inévitablement une hausse du chômage. Cela explique pourquoi les banquiers centraux sont opposés à toutes les indexations en général, et en particulier à l’indexation des rémunérations, tout particulièrement dans une zone de monnaie unique.

Le solde du compte de transactions courantes est un important indicateur synthétique susceptible de signaler l’apparition de déséquilibres et des pertes de compétitivité

Permettez-moi de souligner ceci d’abord. Un déséquilibre externe n’indique pas toujours un dysfonctionnement économique et doit toujours être replacé dans le contexte de la situation macroéconomique d’ensemble. Cela vaut naturellement dans une union monétaire, où certains écarts entre les soldes courants nationaux sont une caractéristique normale.

Les flux de capitaux, par exemple, peuvent favoriser les pays participants affichant de meilleures perspectives de croissance et où les rendements attendus sont plus élevés, en particulier soit parce qu’ils sont dans une phase de rattrapage, soit parce qu’ils ont mis en oeuvre des réformes structurelles avec succès. Les soldes courants peuvent aussi varier entre pays naturellement en fonction des réponses apportées à des chocs asymétriques.

Toutefois, des déficits courants de plus en plus importants, associés à des pertes significatives de compétitivité, à de hauts niveaux d’endettement privé et public et à une surchauffe des secteurs non concurrentiels, signalent des déséquilibres macroéconomiques et des problèmes structurels plus profonds.

Les pays présentant d’importants déficits courants ou présentant une détérioration du solde courant, par exemple, sont souvent aussi confrontés à des pertes cumulées de compétitivité-prix, qui sont généralement liées à des évolutions de prix et de coûts non justifiées économiquement. Les entrées de capitaux qui caractérisent les pays en déficit, plutôt que de financer des investissements productifs dans le secteur concurrentiel et de favoriser ainsi le dynamisme des exportations, peuvent contribuer à un surcroît de consommation et non d’investissement, à la hausse du prix des actifs et à un renforcement de l’endettement des ménages et des entreprises.

Par conséquent, même si les soldes courants entre les pays de la zone euro sont d’une nature particulière en raison de l’existence de la monnaie unique, les déséquilibres courants intérieurs sont, au sein de la zone euro, pertinents pour les responsables des politiques économiques. Ils constituent l’un des principaux indicateurs du fonctionnement en profondeur de leurs économies.

Des finances publiques saines sont une condition préalable d’une compétitivité durable

Certains observateurs craignent que l’assainissement budgétaire, au stade actuel, se traduise par un ralentissement de la croissance économique et des externalités négatives dues aux pressions sur la demande adressée aux partenaires commerciaux. Dans les circonstances actuelles je ne partage pas ces craintes [4]. Je vois trois raisons pour lesquelles l’assainissement budgétaire sera au total bénéfique à moyen terme pour la croissance et l’emploi.

Premièrement, l’expérience d’épisodes passés d’assainissement budgétaire suggère que, en présence d’importants déséquilibres budgétaires, les coûts à court terme de l’ajustement en termes de moindre croissance économique sont limités, pour autant que l’assainissement s’inscrive dans une stratégie de réforme globale. Les expériences passées nous apprennent aussi que la réussite d’une stratégie d’assainissement budgétaire dépend fortement de la nature des décisions.

Pour résumer, des réductions de dépenses, accompagnées de réformes structurelles favorables à la croissance à long terme, ont généralement constitué la meilleure stratégie, particulièrement lorsqu’elles s’inscrivaient dans le cadre d’un engagement crédible d’assainissement budgétaire pluriannuel.

Deuxièmement, l’assainissement budgétaire renforce la confiance, toujours très entamée par la dégradation des finances publiques. Or la confiance est une condition nécessaire pour la consolidation de la reprise en cours et pour une croissance durable et créatrice d’emplois.

Troisièmement, il revient aux autorités publiques de préserver la capacité ultime des finances publiques à intervenir dans des circonstances difficiles. Tel est déjà le cas quand nos économies traversent un cycle conjoncturel normal. La reconstitution de marges de manoeuvre budgétaires est toujours nécessaire. Mais c’est encore plus indispensable quand nos économies sont confrontées à des circonstances exceptionnelles, comme la nécessité de sortir de la plus grave crise économique depuis plus de soixante ans. La solidité des finances publiques et la crédibilité des signatures souveraines sont donc une composante essentielle de la stabilité économique et financière aujourd’hui aussi bien que demain, sachant que l’imprévisibilité de l’irruption des crises économiques et financières, des crises géostratégiques ou des catastrophes naturelles est une de leurs caractéristiques principales.

Les implications pour la réforme du cadre européen de surveillance

Je voudrais maintenant évoquer les implications des considérations précédentes pour la surveillance des politiques économiques en Europe et, notamment, comment ils devraient être intégrés dans le futur cadre européen de surveillance macroéconomique.

Dans une union économique et monétaire, les économies nationales constituent un système interdépendant, dans lequel les effets d’influences mutuelles sont importants pour la cohésion de l’union. Les différents pays ne tiennent pas nécessairement compte suffisamment de ces effets. C’est pourquoi une surveillance renforcée au niveau de la zone euro est indispensable pour éviter que les économies n’accusent des retards dus à des pertes de compétitivité, qui se traduiraient par des déséquilibres macroéconomiques.

Il faut toujours avoir à l’esprit, les évolutions des prix, des coûts et des rémunérations, les déficits courants et les indicateurs d’endettement des secteurs public et privé ainsi que la question de la dette extérieure nette des pays.

J’ai défendu, au nom du Conseil des gouverneurs, depuis plusieurs années, dans de nombreuses enceintes européennes, l’idée selon laquelle l’accumulation régulière de pertes substantielles de compétitivité, révélée par les évolutions des coûts unitaires de main-d’oeuvre, parmi d’autres indicateurs, n’était pas soutenable. Je pense donc qu’il doit s’agir là d’un indicateur important dans la surveillance mutuelle visant à prévenir et corriger les déséquilibres macroéconomiques.

Ces indicateurs de compétitivité ne sont pas les seuls qu’il convient d’analyser avec soin. La réalité économique est complexe, bien plus que tout ensemble d’indicateurs. Mais de tels indicateurs de base n’en demeurent pas moins indispensables pour l’analyse économique et pour porter un diagnostic sûr.

Pour ce faire, laissez-moi présenter brièvement les principaux indicateurs que mes collègues de la BCE et moi-même avons retenus après un examen et une évaluation de la pertinence d’une gamme bien plus large de variables. Ces indicateurs émettront des signaux d’alerte précoce lors de l’émergence de déséquilibres et des risques de pertes significatives de compétitivité.

Les indicateurs principaux aux yeux de la BCE sont les suivants :

– une mesure à long terme de la croissance des coûts unitaires de main-d’oeuvre,
– le taux d’inflation national,
– l’encours de l’endettement extérieur net d’un pays en pourcentage du PIB,
– le déficit courant en pourcentage du PIB,
– les taux d’endettement privé et public,
– l’encours de crédit du secteur privé.

Ces variables sont toutes des indicateurs économiques courants larges et facilement disponibles dans les statistiques officielles. Elles ont été sélectionnées en vue d’établir un premier diagnostic aussi simple que possible, tout en couvrant les principales dimensions économiques pertinentes.

Un tel « tableau de bord » d’indicateurs doit nous aider à porter notre attention sur les questions essentielles. De la sorte, la Commission et le Conseil pourront engager des procédures de surveillance approfondies lorsque certains seuils sont dépassés.

La Commission européenne et le groupe de travail associé du Conseil travaillent activement à la mise au point de ce mécanisme d’alerte basé sur un ensemble restreint d’indicateurs macroéconomiques.

Sans entrer dans tous les détails techniques, je veux insister sur les éléments conceptuels fondamentaux de ce cadre qui doivent être améliorés. Il est impérieux, aux yeux de la Banque centrale européenne, de faire un progrès majeur dans la surveillance macroéconomique, et tout particulièrement de la compétitivité, si l’on veut tirer toutes les leçons de la crise. La BCE a publié récemment un avis (CON/2011/13) sur les propositions formulées par la Commission européenne. Si elle estime que ces propositions sont adéquates pour le Marché unique, des « 27 » elle juge en revanche qu’elles doivent être renforcées en ce qui concerne la zone euro des «17 ».

Premièrement, les particularités liées à l’appartenance à une union monétaire doivent être signalées plus explicitement. Cela devrait se refléter dans des indicateurs et seuils différenciés dans le tableau de bord applicable aux pays de la zone euro, par rapport aux autres États membres de l’Union européenne. Des seuils plus stricts de compétitivité sont ainsi nécessaires pour la zone euro. La palette d’indicateurs pour les pays de la zone euro devrait se concentrer sur la détection des déséquilibres macroéconomiques et, pour ce faire, s’appuyer sur des indicateurs de pertes de compétitivité-prix, d’endettement privé et public et d’endettement extérieur comme indiqué précédemment. Ils diffèrent par nature de la gamme bien plus large d’indicateurs examinés pour évaluer l’avancée des réformes structurelles dans le cadre de la « stratégie Europe 2020 », qui vise à renforcer durablement la croissance et l’emploi en Europe.

Deuxièmement, la pertinence du cadre de surveillance est d’autant mieux préservée que seuls les cas de déséquilibres macroéconomiques entravant le bon fonctionnement de l’union monétaire sont pris en compte. Le cadre proposé par la Commission européenne est symétrique en ce qui concerne la détection, la prévention et la correction à la fois des pertes excessives et des gains de compétitivité. Je pense cependant qu’une approche totalement symétrique ignore un élément : l’Union européenne et la zone euro ne sont pas des économies fermées. Au contraire, elles comptent parmi les économies les plus ouvertes au monde. Les gains de compétitivité obtenus dans une économie en particulier constituent un élément « gagnant-gagnant » pour l’ensemble des économies membres de la zone euro : ils ne s’agit pas d’un jeu à somme nulle puisque nos économies sont toutes ouvertes sur le monde. Le risque existe d’une surveillance en apparence symétrique mais pouvant perdre de vue les défis les plus lourds posés à l’union monétaire : pertes significatives de compétitivité, déficits courants persistants, hausses non soutenables du prix des actifs, y compris de l’immobilier, et niveaux élevés d’endettement extérieur et intérieur.

Troisièmement, un degré beaucoup plus élevé d’automaticité est indispensable dans le fonctionnement concret de la surveillance macroéconomique. Un important pouvoir discrétionnaire du Conseil constitue un risque pour la crédibilité du mécanisme de surveillance, si les règles et les mesures adoptées ne sont pas appliquées de manière cohérente. Il conviendrait donc de ne pas prévoir de dérogations à l’imposition de sanctions. Ceci est essentiel à la crédibilité du nouveau concept de surveillance.

Quatrièmement, à l’instar des réformes apportées au pacte de stabilité et de croissance, les sanctions financières prévues par le cadre de surveillance macroéconomique doivent être appliquées à un stade plus précoce afin de donner aux pays participants toutes les incitations indispensables au respect des recommandations qui leur sont adressées. Cela signifie que les premières incitations financières, comme le dépôt portant intérêt, devraient être décidées dès le premier manquement aux obligations ou le premier cas de non-coopération de la part d’un pays participant, alors que les propositions actuelles ne prévoient des amendes qu’après un manquement répété par le pays concerné de se conformer aux recommandations du Conseil.

Je suis persuadé que le Parlement européen, qui a un pouvoir de codécision, améliorera très sensiblement la législation européenne à l’étude et j’espère que les propositions que j’ai formulées seront utiles à cette fin.

Conclusion

La « stratégie Europe 2020 » fait partie intégrante du concept global de compétitivité. Elle constitue, d’une certaine manière, la dimension « extérieure » de la compétitivité de l’Union européenne au sein de l’économie mondiale. Dans cette analyse, je me suis penché sur sa dimension « intérieure » aujourd’hui, le renforcement de la « gouvernance » de la gestion économique du Marché unique et, plus spécifiquement, de la zone euro.

Quand on analyse la situation avec attention, un certain nombre de préconceptions apparaissent comme étant non pertinentes. Et, à l’inverse, émerge un petit nombre d’idées forces. On voit que l’on doit s’intéresser de près au secteur non concurrentiel quand on évalue la compétitivité. On doit surveiller de près les évolutions des rémunérations et des coûts dans le secteur public lui-même. On comprend également, et c’est absolument crucial, qu’une vision à l’échelle de la zone euro des évolutions des prix doit s’imposer par rapport aux calculs nationaux pour appréhender les évolutions en termes nominaux des recettes et des rémunérations. On doit reconnaître que la balance des paiements courants fournit un important indicateur synthétique. Il nous faut, enfin, tenir compte du fait capital que des finances publiques saines créent les conditions d’une compétitivité durable de nos économies.

Puisque c’est la communauté qui en bénéficie, la compétitivité ne revient pas à s’enrichir au détriment des autres, comme le recommanderait une doctrine erronée du « chacun pour soi » qui recommande le protectionnisme. Renforcer la compétitivité au sein de la zone euro signifie renforcer la bonne santé individuelle et collective, les deux dimensions s’épaulant mutuellement.

Une stratégie Europe 2020 mise en oeuvre de façon rigoureuse associée à un renforcement de la gouvernance au sein de l’Union européenne et de la zone euro – dans ses deux dimensions, finances publiques saines et compétitivité préservée – permettra de consolider prospérité, création d’emplois et stabilité dans l’Union européenne et la zone euro, elles mêmes ouvertes au sein de l’économie mondialisée d’aujourd’hui et de demain.

La contribution de la politique monétaire unique elle-même est claire. La politique monétaire fournit un ancrage nominal fiable aux ménages, aux entreprises, aux épargnants et aux investisseurs qui savent que les prix à la consommation à l’échelle de la zone euro évolueront à moyen et long terme, comme ils l’ont fait au cours des douze dernières années, conformément à la définition de la stabilité des prix à moyen terme de la BCE.

Nos 331 millions de concitoyens peuvent être assurés que la BCE est pleinement attachée au mandat premier que lui ont assigné les démocraties européennes.

C’est en maintenant la stabilité des prix à moyen terme et en garantissant l’ancrage solide des anticipations d’inflation à un niveau conforme à la définition de la stabilité des prix que le Conseil des gouverneurs de la BCE peut consolider la confiance, si essentielle aujourd’hui, et préserver un environnement financier favorable à la croissance parce qu’intégrant une faible inflation à moyen en long terme.

Ainsi la politique monétaire apporte-t-elle sa meilleure contribution à la réalisation d’une croissance économique soutenable à long terme et à la création d’emplois.

Jean-Claude Trichet
Président de la Banque Centrale Européenne
Membre de l’Académie des Sciences morales et politiques

La direction de la revue remercie M. Jean-Claude Trichet de l’autorisation de publication de la Communication présentée à l’Académie des Sciences morales et politiques le lundi 28 mars 2011.


[1] Cf. Trichet (1992) pour une analyse de la stratégie de désinflation compétitive menée en France à l’époque.
[2] Groupe de travail du Comité de la politique monétaire du SEBC (2005) “ Competitiveness and the export performance of the euro area”, étude n° 30 dans la série des études de la BCE concernant des sujets spécifiques.
[3] Les coûts unitaires de main-d’oeuvre sont calculés pour l’ensemble de l’économie sur la base de données d’Eurostat. Les salaires dans le secteur public correspondent à la rémunération totale par fonctionnaire tirée de la base de données des perspectives économiques de l’OCDE. Les prix de l’immobilier proviennent de sources nationales et de calculs de la BCE. Le champ couvert diffère entre les pays. L’endettement des ménages est la somme des crédits à court et long terme accordés aux résidents.
[4] Voir aussi Trichet (2010)

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LES NOUVEAUX DÉFIS DE L’ ÉDUCATION par Xavier Darcos

Extraits de la Communication présentée le mardi 1er mars 2011
sous la Coupole de l’Institut

Investi du périlleux honneur de la parole publique, pour la première fois sous cette Coupole dans mes fonctions de secrétaire perpétuel, je suis heureux de pouvoir m’exprimer sur le sujet qui me tient le plus à coeur et auquel j’ai consacré l’essentiel de ma carrière : l’École de la République. Mais au moment de commencer ce discours, je ressens la nécessité d’invoquer les noms de deux orateurs parmi les plus grands que l’histoire ait connus. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, un éditeur avisé demanda à Georges Clemenceau, dont l’éloge de l’éloquence n’était plus à faire, d’écrire une biographie de Démosthène, le modèle de l’art oratoire de la Grèce antique. L’Athénien avait mis son verbe au service de la Cité, pour l’appeler à résister à l’envahisseur macédonien. Il était facile de faire le lien avec la Grande Guerre. Certes, il avait échoué, mais il restait une référence. Clemenceau était en quelque sorte un Démosthène qui avait réussi. Relire aujourd’hui ce petit livre est du plus grand intérêt. Démosthène venait de loin : desservi, dans sa jeunesse, par une difficulté d’élocution, il l’avait surmontée en s’obligeant à parler avec des cailloux dans la bouche. On a fait mieux depuis – l’orthophonie en était, si j’ose dire, à ses balbutiements. Devenu un redoutable maître du verbe politique, il consacra son talent à tenter de mobiliser les Athéniens menacés par le roi Philippe II. De l’échec même de ce génie rhétorique, dont la division des Grecs était seule cause, Clemenceau tirait une grande leçon pour tous les temps :

« La vérité, écrivait-il, est que ces hommes qui avaient tant de raisons de serrer les rangs, de s’unir en vue de se consacrer à l’oeuvre commune des libérations de l’intelligence, mettaient au-dessus de tout le plaisir de se massacrer. Pour tout dire d’un mot, ces Hellènes, si finement intellectualisés, n’eurent pas le sentiment de la grande patrie ».

Ainsi, la Grèce avait la démocratie et elle avait l’intelligence. Pourtant elle était vouée à être vaincue. Parce qu’elle ignorait les liens qui unissent une nation.

Comparaison n’est pas raison, me direz-vous, car la France d’aujourd’hui n’est pas la France de Clemenceau, encore moins l’Athènes de Démosthène. Et vous aurez raison. Pourtant, la leçon demeure, forte, puissante, gênante : il ne suffit pas d’avoir la démocratie ; si les cohésions morales et politiques sont insuffisantes, la société est condamnée à devenir une poussière d’individus désemparés.

Le Français est français par volonté, parce qu’il le désire ou parce qu’il l’a choisi. Renan avait placé cette spécificité au centre de sa célèbre conférence « Qu’est-ce qu’une Nation ? » prononcée à la Sorbonne en 1882. La France, à ses yeux, se fonde sur une conception élective et non ethnique de la nation. Elle est moins une origine qu’un projet, un creuset où fusionnent les différences et les convictions privées. Ce souci d’intégration dans un espace républicain, dans une communauté civique, a conduit notre modèle politique à adopter ce principe simple : devenir français, c’est devenir citoyen français. Il faut donc susciter, entretenir, transmettre les ferments de l’unité : tel est l’enjeu premier de la Nation. Et c’est l’École qui s’en charge.

École et Nation. La seconde ne peut vivre sans la première car la première est le lieu où s’apprend l’unité de la seconde : ce que nous avons en commun, ce que nous voulons faire en commun.

École et Nation entretiennent des liens passionnels. On a toujours l’impression qu’il y a dans notre pays 65 millions de spécialistes de l’École – un nombre en constante augmentation grâce à la bonne tenue de la démographie française. Cela est bien naturel puisqu’il s’agit de la scolarité de nos enfants, de l’angoisse du futur dans un temps où le partage du travail se complique. Pourtant, notre pays souffre de la difficulté de débattre sur l’École sans tomber dans les idées reçues et la caricature. Les innombrables livres sur l’école, quasi tous dénonciateurs, esquivent souvent les solutions. La passion s’y rencontre davantage que la Raison, et c’est de cette dernière que nous avons le plus besoin. Que de textes ou de blogs j’ai pu lire qui répandent la théorie du complot et relèvent presque de la pensée magique : quelque part des méchants ourdissent la décadence de l’école.

Qui sont-ils et pourquoi voudraient-ils l’échec des générations futures ? On ne sait. On sait seulement qu’il faut leur résister, qu’il faut leur jeter des anathèmes, et qu’ainsi la République sera sauvée…

Tant d’incantations et tant d’imprécations laissent peu de place aux opinions raisonnables. Mais ce débat passionnel possède au moins un avantage : il montre que nous avons tous l’École en partage. Rien ne serait pire que l’indifférence. À tout prendre, le débat, même soumis à la tyrannie des invectives et des simplismes, est peut-être paradoxalement un signe d’unité.

École et Nation entretiennent des liens passionnels parce que la première est le miroir de la seconde : l’École nous renvoie l’image de notre société et surtout de ses blessures. Les soubresauts de la vie sociale y laissent leur réplique : discrimination, intégration, violence, crise de l’autorité. Même la vie internationale tourmente nos établissements, notamment les événements du Proche Orient qui agitent les esprits.

Il n’est pas question d’idéaliser un certain passé, une certaine période de notre histoire où École et Nation auraient entretenu des relations apaisées, fusionnelles. Ce sujet a toujours divisé. Mais il faut reconnaître qu’aujourd’hui, le lien s’oblitère. Chacun en sait les causes.

D’un côté, le vieux nationalisme, en France comme ailleurs, est en train de dériver vers une sorte de mouvement d’autodéfense de citoyens effrayés par l’interdépendance mondiale.

À l’opposé, les identités communautaires se développent sans toujours se soucier de rester compatibles avec les valeurs communes de la République. Et même l’universalisme suscité par la mondialisation des techniques et de la communication n’est pas sans risque (1)). Les citoyens, qui s’habituent à la culture du Net et de « l’hyper-lien », comme on dit aujourd’hui, se désintéressent de la proximité, au profit du mondial. Rien n’est plus néfaste que de substituer aux êtres particuliers l’abstraction de l’humanité, même sous la forme d’un humanisme unanimement partagé. Rousseau s’en irritait de façon prémonitoire, fustigeant « ces prétendus cosmopolites qui […] se vantent d’aimer tout le monde pour avoir droit de n’aimer personne » (2).

Dans ce contexte, la conception même de la citoyenneté devient un enjeu. Des critiques surgissent contre l’abstraction du citoyen qui arrache l’individu à la nature et à l’histoire, comme s’il n’existait aucune hiérarchie sociale et que les leçons de l’histoire ne comptaient pas.

On assiste aussi à la montée des droits subjectifs (ou droits des individus) avec des exigences qualifiées de « citoyennes » qui étaient naguère privées (droits sexuels, droits des enfants, affirmations éthiques ou religieuses originales, etc.). Cet individualisme démocratique affaiblit les institutions politiques et sociales : école, syndicats, églises, partis…

Chaque individu (même un élève) juge légitime d’en appeler à ses droits ou à ses convictions pour refuser de se soumettre à l’autorité. D’une façon générale, la question porte sur la compatibilité entre citoyenneté et société ouverte, quand le droit à la culture et à l’identité s’affiche comme divergeant des valeurs et traditions partagées.

Cette situation a touché l’École qui est tiraillée entre deux tendances. D’un côté, elle est soucieuse de l’éveil des consciences. De l’autre elle doit résister à la puissance de l’opinion, délivrer les jeunes des subordinations culturelles du moment, assurer une cohérence au savoir, garantir l’unité de ce qui se transmet. Face au pouvoir des émotions, des idéologies et des modes, l’enseignement est un contre-pouvoir.

Mais si l’on veut que l’École joue pleinement son rôle d’unificatrice de la communauté civique et nationale, encore faudrait-il qu’elle garantisse la justice sociale et l’égalité des chances. Or, ce n’est plus toujours le cas aujourd’hui.

Une enquête sociologique sur « la perception des inégalités et le sentiment de justice », a été menée par le GEMASS (Groupe d’Etudes des méthodes de l’Analyse sociologique à la Sorbonne) avec le soutien de l’Académie des sciences morales et politiques. De cette enquête très riche, je ne citerai ici qu’un fait et un chiffre. Le fait – il est positif : la qualité des établissements scolaires n’est citée qu’en fin de classement des causes d’injustice sociale liée à l’École. Et le chiffre – il est nettement plus inquiétant : 36 % des Français interrogés jugent les inégalités scolaires « très fortes ».

Pourtant, depuis Jules Ferry, la République n’a pas été avare de ses énergies. Et si nous considérons seulement les cinquante dernières années, le chemin parcouru est immense. Nous avons relevé un défi historique, celui d’avoir ouvert la voie des études à ceux qui n’étaient pas des héritiers ; d’avoir accueilli le flot des enfants du baby-boom en construisant, certaines années, jusqu’à un collège par jour ; d’avoir multiplié par 12 la proportion de bacheliers dans une classe d’âge : 5 % en 1960, plus de 65 % aujourd’hui. L’école est le premier budget de la nation ; la dépense scolaire de l’État représente le quart de son budget total et plus d’un fonctionnaire sur deux.

Mais une chose est sûre : si l’École a réussi à scolariser tout le monde, elle a échoué dans sa mission d’intégration et de promotion. La massification n’est pas la démocratisation. Les chiffres publiés régulièrement par l’OCDE l’ont démontré. Parmi une trentaine de pays comparables, nous nous classons médiocrement : la France est 10e en culture mathématique.

Pire encore : la France est au 14e rang pour la compréhension écrite. Une partie de l’enquête dite « PISA » porte sur le lien entre le milieu socio-économique et les performances des élèves dans la compréhension de l’écrit. Pour l’ensemble des pays de l’OCDE, un élève issu d’un milieu privilégié devance son camarade issu d’un milieu moins favorisé de 38 points, soit l’équivalent de près d’une année d’étude. Pour la France, l’écart est de 50 points, c’est-à-dire bien supérieur à la moyenne des pays concernés.

Il faut se rendre à l’évidence : le premier facteur de réussite scolaire pour un enfant reste son milieu familial, le niveau d’études de ses parents, de sa mère en particulier. Les hiérarchies sociales et culturelles se reproduisent très tôt selon les types d’établissements, de classes et de filières. Le nombre d’enfants issus de milieux défavorisés qui accèdent aux études supérieures ou aux grandes écoles ne cesse de diminuer. Si les initiés tirent seuls leur épingle du jeu, si l’École de la République ne permet pas le brassage social, si elle ne joue plus son rôle de promotion sociale et culturelle, qui s’en chargera ?

Je suis profondément persuadé que l’enjeu de la justice sociale à l’École et par l’École est indissociable du socle commun d’enseignement, qu’il faut sans cesse réaffirmer et consolider.

Certes, au collège, tous les élèves ne peuvent avoir le même profil ni les mêmes aspirations. Viser à assurer 100 % de qualification à chaque classe d’âge, c’est forcément vouloir des parcours différenciés : il vaut mieux que certains jeunes de moins de quinze ans puissent rejoindre l’apprentissage et les formations en alternance, au lieu d’être maintenus dans des carcans généralistes qui les désespèrent. Mais c’est avant le collège que tout se joue. Vu l’effort considérable que la Nation consent au bénéfice de l’École, elle ne peut accepter que tant d’élèves arrivent au seuil de l’adolescence sans la culture commune, sans les connaissances et les compétences fondamentales.

Au fond, chacun sait l’objectif premier : qu’aucun élève n’entre plus en sixième sans savoir lire, écrire et compter, comme c’est hélas le cas du quart des jeunes Français aujourd’hui.

Priorité absolue : guerre totale contre l’illettrisme, apprentissage renforcé de la lecture, avec repérage précoce des élèves en difficulté. Tout le reste est au second plan.

Faut-il rappeler que la pensée gagne en précision ce que le vocabulaire gagne en variété ? Et qu’à l’inverse, la pensée dépérit où les mots manquent ? Faut-il rappeler que chaque nuance sentie, chaque mot appris est un « talent » bien placé ? Et qu’à l’inverse l’intelligence languit quand la langue est indigente ? L’apprentissage sans faille de la lecture et de l’écriture est essentiel à la formation intellectuelle.

Il y a deux ans, ici même, sous cette Coupole, Jacqueline de Romilly nous le redisait :

« C’est grâce à la littérature que se forme presque toute notre idée de la vie ; le détour par les textes conduit directement à la formation de l’homme. Ils nous apportent les analyses et les idées, mais aussi les images, les personnages, les mythes, et les rêves qui se sont succédé dans l’esprit des hommes : ils nous ont un jour émus parce qu’ils étaient exprimés ou décrits avec force ; et c’est de cette expérience que se nourrit la nôtre. » (3)

Priver les enfants de l’accès aux richesses de la langue, c’est les condamner à vivre en marge de la société et de la nation ; quant à ceux qui n’ont pas eu le français pour langue maternelle, c’est les enfermer dans un ghetto d’où, nous le savons bien, ils ne sortiront qu’avec beaucoup de peine.

Au contraire, la maîtrise d’une même langue, c’est-à-dire du bon usage de notre langue, est encore le meilleur moyen d’abattre les murs de nos ghettos.

Apprendre à lire, à écrire, à compter. Je voudrais ajouter : apprendre à parler. Apprendre aux jeunes à bien parler. Le fond et la forme sont inséparables, deux mille ans de culture rhétorique nous l’ont appris, qui ont toujours associé l’art de bien dire et l’art de bien penser. Les Anciens en faisaient le coeur de la formation du citoyen, de l’homme libre, capable d’argumenter et de choisir dans le sens du bien commun.

Formation élitiste que tout cela, me dira-t-on. Rien n’est plus faux. Quintilien a réfuté cet argument depuis longtemps, dès le premier chapitre du premier livre de son Institution oratoire. Écoutons-le :

« J’entends dire tous les jours qu’il y a fort peu d’hommes en état de bien comprendre ce qu’on leur enseigne, et que la plupart, faute d’intelligence, y perdent leur temps et leurs peines. Cette plainte n’est pas fondée ; on en rencontre, au contraire, beaucoup qui ont autant de facilité à imaginer que de promptitude à apprendre ; car cela est dans notre nature : et, de même que l’oiseau est né pour voler, le cheval pour courir, et la bête féroce pour se repaître de carnage, de même l’homme est né pour exercer sans cesse sa pensée et son industrie » (4)

Peu de lectures sont aussi revigorantes que ces pages lumineuses si confiantes dans la nature humaine. Oui, ce passé, ce vieux passé, c’est encore le présent, tant que notre présent en a besoin. Ce vieux passé, ce sera encore le futur tant que notre futur connaîtra son intérêt.

L’unité de la société française dépend de l’aptitude de son École à garantir l’unité de son enseignement, principalement le socle commun de connaissances : telle est la voie du redressement. Les obstacles ne manquent pas – mon parcours personnel m’a donné l’occasion de les observer de près ; il m’a appris aussi à ne pas les surestimer.

Le premier obstacle vient de la difficulté de réformer l’École. C’est indéniable. Mais n’est-ce pas parce que l’on a trop réformé ? Les réformes ont à peine le temps d’arriver jusqu’aux établissements qu’elles sont déjà remplacées par les suivantes. Entre les « trains de réformes » et les « trains de mesures », entre le tableau des arrivées et le tableau des départs, c’est la Gare de Lyon à l’heure de pointe ! Il y a quelque chose de malhonnête à vouloir soumettre des enfants à toutes sortes d’expériences. Pour réformer, il faut avoir en tête que le temps de l’école ne se confond pas avec le passage d’un homme dans un ministère ; c’est un temps long, qui demande de la stabilité et qui demande que l’on préfère ce qui est juste à ce qui est neuf.

Le second obstacle vient de la centralisation et des lourdeurs bureaucratiques. Je ne crois pas que ce soit une fatalité. Tous les spécialistes de l’École le disent désormais, quel que soit leur horizon de pensée : aucune réforme, si parfaite qu’en soit la conception, ne peut prétendre épouser l’extrême variété des situations.

Car tout se gagne sur le terrain, au coeur des classes. Les établissements scolaires doivent respirer à leur rythme, se sentir responsables et incités à l’initiative. C’est à eux de choisir leurs moyens – notamment pédagogiques- d’atteindre aux objectifs nationaux. Des établissements plus autonomes, où le pragmatisme l’emporterait sur l’idéologie, ne remettront pas en cause le caractère national de notre système éducatif, ils feront enfin confiance aux hommes et aux femmes du terrain, proches des élus, des associations et des entreprises qui les entourent.

Ils savent mieux que quiconque comment agir en fonction du contexte local, de la diversité des élèves, des attentes des parents. Ils sont les mieux à même de sortir d’école de son isolement, et pour cela de lui trouver des alliés.

Car l’École ne peut réussir toute seule. Les principaux alliés doivent être les parents d’élèves. On parle beaucoup de la crise de la famille, laissant imaginer que de nombreux enfants seraient comme livrés à euxmêmes. Ce n’est fort heureusement pas vrai : l’immense majorité des enfants ont une famille (recomposée ou non), sur laquelle ils peuvent compter. C’est à elle que l’école doit s’adresser, afin que parents et enseignants puissent, sur l’essentiel, parler d’une seule voix. Les parents d’élèves qui, trop souvent, critiquent les enseignants se rendent-il compte à quel point ils se jugent eux-mêmes en croyant les juger ?

On pourrait aussi évoquer la politique de la ville : comment croire à des règles dans un espace urbain déréglé, illisible, sans contours bien définis ? C’est donc un vaste réseau de solidarités qu’il faut tisser autour de l’école, celle-ci restant cependant au centre, afin que petit à petit les choses reprennent sens et que soit repoussé le spectre d’une dislocation.

Mais en dernière analyse, c’est bien dans la classe que se joue l’échec ou le succès de l’enseignement ; c’est là que le maître donne les outils du savoir, les objectifs à atteindre, le désir de connaître. Rendons leur honneur aux maîtres et aux professeurs ! N’oublions pas cet enjeu considérable, au moment où se prépare un renouvellement massif du corps enseignant : dans les années qui viennent, la moitié des professeurs partiront à la retraite. La revalorisation de la fonction enseignante passe par la conscience retrouvée du rôle social éminent du professeur. C’est pourquoi chaque citoyen doit veiller à ce que les enseignants soient respectés. De son côté, la Nation doit valoriser le mérite et l’engagement de chacun, en soutenant en termes de salaire et de déroulement de carrière ceux qui s’engagent durablement dans les quartiers difficiles.

Dans la mémoire de chacun de nous, brille le souvenir d’un instituteur ou d’un professeur qui nous a stimulés et exhaussés. Dans un monde plus ouvert mais aussi plus incertain, il est celui qui transmet des savoirs et construit des repères, qui détecte les talents et les aide à s’épanouir. Il a vocation à être ce « premier homme » dont Camus avait gardé la mémoire et à qui il devait tant. Etre le « premier homme » non seulement pour le bon élève, mais aussi pour celui qui en a le plus besoin : être le « premier homme » pour le dernier de la classe. Le rôle du professeur n’est pas d’indiquer à l’élève un seul horizon, celui de la réussite scolaire, puisque l’étude est vaine sans la conscience qui l’accompagne et sans l’action à laquelle elle prépare ; pas davantage d’être un héros – même s’il l’est parfois –, ni un maître à penser envahissant et exclusif ; son rôle est d’établir, d’instruire, d’instituer l’humanité dans l’homme, en devenant, aux yeux de l’élève, un exemple. C’est assez. À y bien regarder, c’est beaucoup.

Le ministère de l’Éducation nationale est celui du destin. De quel sujet la nation doit-elle se saisir en toute priorité sinon de celui-là ? Car il n’y a pas de démocratie solide sans cohésion nationale et pas de cohésion nationale sans un socle commun de connaissances scolaires fondamentales, garant de la justice sociale. Si l’unité de la société française résiste au doute qui s’empare d’elle, c’est à l’École qu’elle le devra ; si l’École résiste aux tensions qui la traverse, et qu’on lui fait porter, c’est au dévouement de nos professeurs qu’elle le devra. C’est pourquoi nul ne peut concevoir la défense de l’École qu’en lui donnant pour principes le respect de l’élève et la grandeur du maître.

Ce n’est pas une spéculation de principe ou une vague espérance. On touche ici un enjeu premier et vital, pour que ne se grippe pas l’incessante noria des générations, celle qui forme, dans l’histoire, la continuité et la grandeur d’une nation.

Xavier Darcos

Secrétaire perpétuel
de l’Académie des Sciences morales et politiques
Ancien Ministre de l’Éducation nationale

La direction de la revue remercie M. Xavier Darcos de l’autorisation
de publication des extraits du discours prononcé sous la Coupole
de l’Institut de France le 1er mars 2011 lors d’une séance solennelle.


(1) Voir Gianni Vattino, La fin de la modernité, Seuil, 1987
(2) In Le Contrat social, première version, I, 2, 287
(3) Jacqueline de Romilly, « Enseignement et éducation », Séance publique annuelle des cinq académies, Institut de France, le 28 octobre 2008.)
(4) Quintilien, Institution oratoire, trad. de C.V. Ouizille, Paris, 1829

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GÉOGRAPHIE DES FRONTIÈRES ET DES TERRITOIRES par Michel Foucher

DIALOGUES D’AVENIR

2ème VISIOCONFÉRENCE
Paris – Bransat – Bamako

Les frontières sont un objet géopolitique
à l’articulation entre politique et territoires.

Un constat

Les frontières sont -contrairement à ce que l’on croit- de plus en plus nombreuses et visibles depuis vingt ans. Les différents dont elles sont l’objet se sont multipliés durant la même période. Les contrôles sont à la fois plus stricts et plus dispersés. Dans le contexte de la mondialisation et de la multiplication des échanges, on assiste à un cloisonnement des espaces. Ce paradoxe est une illustration de la tension et de la dialectique entre sécurité et liberté.

Fonction des frontières

La frontière est une ligne de partage de souveraineté qui sépare des espaces avec leurs langues, leurs systèmes politiques, leur culture, leurs traditions, leur histoire, une organisation territoriale très différente. Elles sont donc l’une des principales lignes de rupture ou de discontinuité territoriale sur la planète.

Les frontières peuvent être un lieu de passage ou au contraire une barrière et un mur. Il est donc faux de parler d’un monde « global », totalement ouvert. Les marchés restent nationaux et les valeurs culturelles bien différentes de part et d’autre.

Il est donc nécessaires pour les États de contrôler les flux quelle que soit leur nature, y compris pour Internet. Dans le même temps, on assiste à une augmentation sans précédent de la circulation des biens, des communications et des flux.

Les problèmes posés par les frontières

Les problèmes géopolitiques classiques survivent. Les différends territoriaux comme il en existe entre le Nord et le Sud au Soudan, ou encore dans le cadre du conflit Israélo-palestinien.

Les tensions liées aux flux migratoires : entre le Liban, la Syrie et Israël, entre la Grèce et la Turquie ou les États Unis et le Mexique ou encore la question de la révision des accords de Schengen signés en 1985 (dus à la crise libyenne).

Les enjeux de ces conflits sont classiques

– Contentieux territoriaux anciens
– Partages de ressources naturelles fossiles ou non-
– Accès à la mer
– Contrôle des flux migratoires
– Domination militaire (comme dans le cas des deux Corée)

Depuis la chute du mur de Berlin, le nombre des États s’est accru. On compte 27 000 kms de frontières supplémentaires, principalement en Russie et en Asie centrale, aussi bien que dans les Balkans. Ainsi que l’indépendance de nouveaux États comme le Timor, l’Erythrée, le Sud Soudan pour ne citer qu’eux.

Dans l’hémisphère Nord, c’est la dynamique de l’état-nation qui permet l’émancipation des nationalités et qui produit un phénomène de fragmentation comme dans les cas des Balkans, Ossétie, Moldavie, Kosovo, Haut-Karabagh etc.

Avec la multiplication des frontières, les minorités sont également plus nombreuses. Seule la reconnaissance mutuelle des États permet de faire cesser le phénomène et de stopper le processus de « balkanisation ».

En Afrique

En 1964, la conférence du Caire a permis un accord pour le respect des frontières telles qu’elles ont été dessinées lors de l’indépendance malgré les problèmes posés par le découpage, largement aléatoire, effectué par les colonisateurs.

Les différends se règlent par des accords bilatéraux ou par le recours de plus en plus fréquent à la justice internationale qui cherche également à éviter un processus de fragmentation. A quelques exceptions dans la région des grands lacs, cette attitude de sagesse prédomine aujourd’hui.

Un mouvement général de réaffirmation des frontières

Les nouvelles problématiques contemporaine obligent à multiplier les accords bilatéraux et à régler d’anciens différents en suspens :

– Multiplication des échanges
– Pays émergents
– Exploitation de nouvelles ressources

Par exemple, un accord sur le tracé d’un gazoduc transfrontalier.

L’entrée dans l’économie de marché mondialisée impose de clarifier et de régler la question des frontières comme dans le cas de la ligne de partage Chine/Russie, dans toute la péninsule arabique ou encore au Maghreb. On assiste donc à la naissance d’un mouvement général de règlement des conflits.

Dans le même temps, le durcissement des États et la tendance sécuritaire accrue entraine une « barrièrisation » des frontières. De plus en plus matérialisées et infranchissables (sur 520 000 Km de frontière sur la globe, 3 % sont matérialisés par des murs) :

– Sahara occidental
– Cachemire
– Cisjordanie
– Chypre
– Corée du Nord

Ces murs sont toujours des constructions unilatérales, imposées au voisin par un État en position de force. Cette pratique de durcissement s’observe par la mise en place de murs, grillages plus ou moins militarisés et surveillés. La clôture interdit d’entrer… mais de sortir aussi !

Barrières anti migratoires (dont l’efficacité est loin d’être prouvée) :

– Grèce/Turquie
– États-Unis/Mexique
– Ceuta et Melilla au Maroc

Les problématiques des frontières et limites maritimes sont les mêmes que celles de frontières terrestres.

Les régimes frontaliers

Les régimes frontaliers sont évalués en fonction du temps d’attente à la frontière, mais aussi par le délai qu’exigent les démarches administratives (temps d’obtention d’un visa ou de dédouanement de marchandises).

On observe que les régions les moins développées ont les régimes les plus lents, ce qui bloque du même coup leur développement économique. Cependant c’est une nécessité financière pour ces États de percevoir les taxes frontalières, d’où une administration lente et tatillonne.

Les résistances à l’ouverture des frontières sont de nature différente

Résistance symbolique, comme pour les mouvements d’extrême droite, au Danemark, qui réclament un retour aux contrôles douaniers.

Résistance bureaucratique, traduction d’un choix politique, face au dilemme Liberté / Sécurité.

Conclusion

Plusieurs expériences de gestion des territoires sont en cours :

– Les euro-districts : régions transfrontalières en Europe et en Amérique du Nord.

– Le concept de pays-frontière : En Amérique latine et en Afrique pour faciliter les échanges dans des zones transfrontalières, mais homogènes sur la plan ethnique, linguistique et culturel.

La frontière est une notion ambivalente, selon qu’elle est borne ou limite « la limite suggère qu’il y a quelque chose au delà qui reste à découvrir ». Pour Kant c’est une vision positive de la frontière. La borne est par contre une limite fermée, négative. Le mur transfrontalier est une borne, le pont est une interface qui facilite la communication. C’est toujours la peur qui conduit au cloisonnement et à la fermeture.

Michel Foucher

Membre du comité scientifique de la Fondation Robert Schuman

Présentation de Michel Foucher

Géographe et diplomate, Michel Foucher est professeur à l’École normale supérieure (de la rue d’Ulm).

Il est également directeur de la formation à l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN), membre du comité scientifique de la Fondation Robert Schuman.

Il a été Ambassadeur de France en Lettonie, conseiller au cabinet d’Hubert Védrine et directeur du Centre d’analyse et de prévision du ministère des Affaires étrangères.

Il a récemment publié :

« l’Europe et l’avenir du monde » (éditions Odile Jacob, 2009) et « La bataille des cartes. Analse critique des visions du monde » (François Bourin éditeur, 2010)


Intervention d’Abba Touré à partir de Bamako

Bien que les frontières héritées de la colonisation soient toujours considérées comme intangibles, les conflits frontaliers sont en recrudescence en Afrique. L’intangibilité des frontières est pourtant la condition de la réussite de l’intégration économique et nécessaire pour désarmer de nombreux conflits potentiels.

Les problèmes de limite et de bornage demeurent nombreux, surtout lorsque des ressources naturelles sont en jeu. En réalité, moins d’un quart des frontières se trouve réellement défini, car il existe une réelle unité au delà des lignes de partage fixées par les colonisateurs. En conséquence, le territoire sur lequel s’exerce la souveraineté nationale reste flou, ce qui impose une gestion pragmatique des frontières.

De plus la croissance démographique entraine une densification des populations sur les espaces transfrontaliers, ainsi qu’une forte croissance des zones urbaines qui s’y trouvent. Les coopérations transfrontalières se multiplient donc. Le concept de pays-frontière est né en 2002 au Mali. C’est un espace géographique à cheval sur une ligne de partage entre différents pays mais habité par une population qui a une unité ethnique et culturelle. Ce concept permet de prendre en compte des réalités géographiques, historiques, humaines de populations séparées par les frontières coloniales. Les pays-frontières sont un enjeu fondamental pour la paix et le développement en Afrique.

Intervention de François Lacoste à Bransat

La frontière est avant tout une notion administrative, mais pas seulement. Elle peut être linguistique et culturelle. On observe que partout ou la frontière n’a été que politique (par exemple : rideau de fer RFA/RDA) et qu’elle ne correspond pas à une limite culturelle, cette frontière s’est écroulée a plus ou moins long terme ; ce fut le cas du mur de Berlin. Les vraies frontières sont dans les têtes ! Même si les enjeux financiers ou pétroliers sont indéniables.

Un nouvel ordre mondial commence à émerger avec le règlement international des conflits (TPI) même si cela pose la question de l’ingérence (cf. affaire Ben Laden ou conflit en Libye).

à Bransat
Salle des Prix Allen
sur grand écran
Paris – Bransat – Bamako

Publié dans Positions Juin 2011 | Laisser un commentaire

L’ UNION EUROPÉENNE FACE AUX CRISES DANS LE MONDE par Jean-Dominique Giuliani

DIALOGUES D’AVENIR

1ère VISIOCONFÉRENCE
Paris – Bransat – Bamako

Il est de bon ton d’affirmer que l’Union européenne n’a pas, sur la scène internationale, le poids que pourrait lui conférer ses réussites économiques et sociales, qui la placent aux tout premiers rangs mondiaux par la richesse, le niveau de vie et son apport éminent au commerce international. L’Union n’est pas une puissance au sens traditionnel du terme. Le concept « d’Europe puissance » ne rassemble pas encore de consensus en son sein. Aussi en tire-t-on généralement un peu vite le sentiment qu’elle ne contribue pas à la solution des crises de dimension mondiale ; c’est pourquoi son absence relative est l’objet de beaucoup de frustrations, voire de moqueries et de regrets.

Qu’est-ce qu’une crise pour l’Europe ?

Alors qu’il y a moins d’un siècle une « crise » en Europe conduisait à peu certainement à un conflit armé entre Etats du continent, on appelle dorénavant « crise européenne » la moindre divergence de points de vue entre Etats membres. C’est oublier que la construction européenne a été fondée en vue de les résoudre autour d’une table, à l’aide de procédures prévues par des traités signés souverainement par des Etats qui se sont donné des institutions communes pour, justement, leur permettre de résoudre leurs différends de façon pacifique. Depuis 1950, les soi-disant « crises européennes » se sont toutes résolues par l’accord des gouvernements. C’est l’un des principaux succès de l’unification européenne. Tel n’est donc pas l’objet de la présente réflexion qui se concentre sur les réactions de l’Union face aux crises externes, qui constituent désormais pour elle le véritable défi.

La crise extérieure est un événement international suffisamment grave pour entraîner une rupture avec une situation établie. Il appelle donc, de la part d’un Etat ou d’un groupement d’Etats qui entend exercer des responsabilités globales, une réaction politique, financière ou militaire. Les crises peuvent être diplomatiques, militaires, économiques, mais aussi humanitaires, car alimentaires ou sanitaires.

Puissance inachevée en construction permanente, l’Union européenne entend respecter l’identité de ses Etats membres tout en unifiant progressivement le Continent. Elle se trouve donc dangereusement interpelée par les crises internationales, qui appellent, de sa part, des réactions entraînant l’implication de ses membres. L’exposition de l’Union aux crises internationales est ainsi toute particulière. Ses réponses ne le sont pas moins, qui traduisent son apprentissage de la puissance.

Les contraintes essentielles de l’Union

L’Union est contrainte par ses origines à des réponses aux crises qui privilégient les moyens pacifiques. L’article 3 du Traité sur l’Union européenne stipule : « Dans ses relations avec le reste du monde, l’Union affirme et promeut ses valeurs et ses intérêts et contribue à la protection de ses citoyens. Elle contribue à la paix, à la sécurité, au développement durable de la planète, à la solidarité et au respect mutuel entre les peuples, au commerce libre et équitable, à l’élimination de la pauvreté et à la protection des droits de l’Homme, en particulier ceux de l’enfant, ainsi qu’au strict respect et au développement du droit international, notamment au respect des principes de la charte des Nations unies » et encore que « L’Union poursuit ses objectifs par des moyens appropriés, en fonction des compétences qui lui sont attribuées dans les traités. »

Si les finalités de l’Union sont évidemment pacifiques, les moyens qui lui sont donnés pour les poursuivre le sont aussi. L’Union se targue d’être une « puissance par le droit (1) », la coopération et le multilatéralisme. Embrassant les intérêts de la planète à établir des relations internationales stables et sûres, elle intègre la Charte des Nations unies dans sa vision du monde. Par construction, elle s’interdit donc tout rêve impérial, toute posture agressive et a priori le recours à la force dont l’usage est limité à des circonstances exceptionnelles par l’ONU.

Cette règle juridique est conforme à la réalité européenne. Stabilisée et sécurisée depuis la fin du Second conflit mondial par son alliance avec les Etats-Unis d’Amérique, la menace soviétique n’existant plus, elle ne se connaît pas d’ennemi. Confrontée à des menaces globales, voire à la violence de situations de crises, elle s’en remet donc de préférence au multilatéralisme, voire à sa relation bilatérale avec l’Amérique, comme ce fut le cas pour le conflit des Balkans dans les années 90.

Vraiment convertis à la paix, les Européens, à l’abri de menaces immédiates, ont ainsi développé une vision très kantienne des relations internationales. La « paix éternelle » doit y être possible, puisqu’elle s’est finalement imposée sur le continent qui détient le record absolu du nombre de conflits armés. Ce rejet de la guerre, qui se renforce, selon certains, d’une « aversion aux risques (2) », est une contrainte réelle qui explique pourquoi l’Europe de la défense a si peu progressé, sauf au travers du concept des missions dites de « Petersberg », c’est-à-dire de maintien ou de rétablissement de la paix, de reconstruction ou d’interposition (3).

Parallèlement, l’Union se révèle être une puissance mondiale présente partout dans le monde, qui a développé ses outils de prévention des conflits, ses missions civiles et son aide au développement. Dans ce domaine, elle n’hésite pas à engager des montants financiers considérables. Avec ses Etats membres, elle y consacre chaque année près de 60 milliards d’euros, soit plus de 60 % de l’aide mondiale, la Commission européenne et le Fonds européen de développement dépensant directement 12 milliards (4) .

A ce titre, elle est présente surtout en Afrique, mais aussi partout dans le monde entier, des îles Cook au Belize, en passant par le Népal, l’Irak ou l’Afghanistan, mais aussi en Inde ou en Chine ! L’Union est une puissance globale dont l’expression privilégie le Soft Power. En Afrique, le 10e Fonds européen de développement consacre 22 milliards d’euros (32 Ma $) à l’aide aux pays africains entre 2008 et 2013, dont 579 millions d’euros (840 M$) pour le Mali.

Dans sa célèbre déclaration du 9 mai 1950, le « Père de l’Europe » Robert Schuman estima que tous les Européens et tous les territoires profiteraient du travail pacifique d’une Europe concertée. De plus, l’unification économique et la production ouverte à l’ensemble du monde permettraient à l’Europe, « avec des moyens accrus, [de] poursuivre la réalisation de l’une de ses tâches essentielles : le développement du continent africain ». (5)

Consciente de ses obligations mondiales, elle participe, au 1er rang, aux Objectifs du millénaire et aux efforts de la communauté internationale pour prévenir les crises, par l’aide aux Etats ou la lutte contre les grands fléaux. Elle est désormais systématiquement, parmi les premiers, à octroyer l’assistance d’une aide financière en cas de crise de quelque nature que ce soit. Présente à Banda Aceh après le tsunami de 2006, elle finance l’aide humanitaire aux Haïtiens en 2009, se tient aux côtés des Philippins, chaque année, lors du passage de cyclones ravageurs, tente de contribuer à la stabilisation du Yémen ou d’éviter que ne sombre la Somalie.

Toutes les situations susceptibles d’être à l’origine de crises, sans exception, voient l’Union développer des programmes de financement d’infrastructures, de soutien aux productions locales, d’aide alimentaire, administrative et d’appui budgétaire aux Etats et aux populations en difficulté, ainsi qu’aux organisations non gouvernementales et près de 90 % de cette aide est destinée aux pays dits d’Afrique- Caraïbes et Pacifique, qui ont conclu avec l’Union les accords de Cotonou le 1er juillet 2008.

C’est là une réalité souvent ignorée des Européens eux-mêmes, appréciée de nos alliés et très visible sur le terrain. Les aides d’urgence et à la reconstruction représentent 1,61 milliard d’euros, c’est-à-dire 13,7 % du total de son aide au développement. Celle-ci a fait l’objet de réformes récentes, qui regroupent les services et les instruments (6).

Un Commissaire à la « coopération internationale, l’aide humanitaire et la réaction aux crises » est désormais en charge à la Commission européenne, des programmes appelés ECHO, Kristalina Georgieva, tandis qu’Andris Pibalgs y supervise l’aide au développement au travers d’EUROPAID.

L’ensemble de ces outils est complété d’interventions extérieures de plus en plus nombreuses, civiles, militaires ou civilo-militaires qui conduisent l’Union à être impliquée dans la gestion de crises globales.

Les réponses européennes aux crises ou l’apprentissage de la puissance

L’Union découvre qu’elle n’est plus étrangère à aucune crise de dimension mondiale.

Les positions que l’Union y expriment ne sont pas toutes déterminantes, plus issues du procédé technique de concertation permanente entre les diplomaties européennes (7) que d’une véritable volonté de peser, mais elles témoignent néanmoins d’une implication collective croissante dans les affaires du monde.

L’expérience de la crise ivoirienne constitue à cet égard un exemple positif puisqu’on peut considérer que l’Union, aux côtés de l’ONU et des Etats-Unis, a exprimé dès le premier jour une position claire assortie de sanctions sévères à l’égard des personnalités ne respectant pas les résultats d’un scrutin démocratique (8) .

Enfin, la nature de la réaction européenne aux crises est particulièrement significative. L’Union a conduit 25 missions extérieures depuis 1999 et participé à plus d’une dizaine d’autres sous mandat de l’ONU. Les Etats européens ont à plusieurs reprises fait preuve de leadership politique s’agissant des impasses en Libye ou encore en Côte d’Ivoire.

En Libye, c’est notamment grâce à l’engagement européen que le Conseil de sécurité a adopté la résolution permettant l’intervention militaire, dans laquelle l’implication des Européens est également considérable. Initialement, les Etats membres de l’Union européenne fournissaient à peu près la moitié des quelque 200 avions et 20 navires participant à l’opération Aube de l’Odyssée, le reste provenant principalement des États-Unis. Sous le commandement de l’OTAN, les Américains ont réduit de moitié leur contribution à l’opération Protecteur unifié, laissant la responsabilité de protéger les Libyens contre leur dictateur surtout aux alliés européens.

Si l’ONU a instauré un ensemble de sanctions contre le régime Kadhafi, elle s’est appuyée sur la voix commune européenne et l’expression du hard power au sein des Vingt-sept vis-à-vis de la Libye dès le début de la révolution, sous la forme de sanctions ciblées. (9)

Alors qu’elle a déployé près de 70 000 hommes à l’extérieur. L’Europe de la défense tarde à se construire, mais les Etats membres agissent souvent, en réalité, pour son compte ou avec son soutien.

Les interventions militaires ou civilo-militaires propres de l’Union ont été efficaces en République démocratique du Congo en 2005 ou au Tchad en 2008. L’opération Atalante, opération maritime anti-piraterie au large de la Somalie, met en eouvre plus de 15 navires.

Le Conseil européen du 16 septembre 2010 a précisé sa stratégie et les moyens de sa mise en oeuvre dans le cadre d’une vision globale des relations internationales et cette nouvelle approche semble annoncer une meilleure appréciation de la place et du rôle de l’Union dans le monde. (10)

A tel point que s’est accréditée l’idée que seuls les Etats membres, c’est-à-dire le Conseil européen (11) ou certains de ses membres, sont en mesure, compte tenu de l’absence d’outils communs en matière de diplomatie et de défense, de prendre l’initiative d’une intervention européenne significative.

La médiation de Nicolas Sarkozy, à l’été 2008, dans la guerre russo-géorgienne, reste le seul exemple d’une intervention réussie au nom de l’Union pour faire cesser un conflit, même si c’était surtout du à la France comme présidence de l’UE, plutôt qu’à l’UE en tant que telle. (12) Mais celle de la Côte d’Ivoire peut être mise au crédit de la France et l’Union a déjà annoncé qu’elle s’engagerait financièrement dans la reconstruction du pays.

Il en va de même en matière économique et financière. La faillite de la banque d’affaires américaine Lehman Brothers, le 15 septembre 2008 a mis en péril l’ensemble du système financier mondial. Avec le recul, on peut affirmer sans ambages que la réunion à l’Elysée, le lendemain, autour de la présidence française, des Chefs d’Etat et de gouvernement de la zone euro, du Premier ministre britannique et du président de la Banque centrale européenne, l’a sauvé de l’embolie et l’histoire retiendra que la zone euro a évité la paralysie financière mondiale.

En outre, les décisions prises par ceux-ci, le 7 mai 2010 pour réagir à la crise financière grecque et leur mise en oeuvre, avec l’aide très positive du nouveau président du Conseil européen, Herman Van Rompuy (13), ont constitué des réponses adéquates aux difficultés financières de certains Etats membres de la zone euro(14).

Il est vrai qu’en ce domaine, l’Union dispose d’une de ses seules institutions véritablement fédérale, sa Banque centrale, dont le rôle, depuis l’été 2007, a été exceptionnellement efficace pour préserver l’Europe de la tourmente venue des marchés financiers.

C’est donc bien de leadership politique et de plus d’intégration diplomatique, militaire, économique et financière que manque l’Union pour faire face efficacement aux crises internationales, pour valoriser, en termes d’influence, ses efforts d’implication dans le monde global et ainsi peser davantage dans la résolution des crises.

Bien que l’Union doive saluer qu’un de ses pays fondateurs, la France, ait exercé son leadership politique pour la paix et en faveur des citoyens à la fois en Libye et en Côte d’Ivoire, la gestion de ces crises a pointé du doigt trois leçons pour l’avenir.

Tout d’abord, une action concertée au sein de l’Union serait davantage légitime et efficace qu’une initiative nationale sans consultation avec ses pairs. Afin d’établir plus de leadership, il faudrait donc développer un dialogue préalable sur les principaux sujets d’une telle action, soit une réflexion européenne systématique. Cette concertation devrait, ensuite, également inclure les acteurs-clés de « la gouvernance polyarchique » « post-Lisbonne » (15), notamment les équipes de la Haute Représentante.

Finalement, les États membres de l’Union européenne devraient mutualiser les opérations extérieures, le savoir-faire et les moyens qu’elles exigent.

À l’exception de l’Irak, la France a été aux avant-postes de pratiquement tous les conflits des dernières années.

Même si les ressources budgétaires affectées à la défense sont déjà assez faibles comparées à celles d’autres puissances mondiales et étant donné que la France et le Royaume-Uni constituent à elles seules 40 % des dépenses militaires européennes et 85 % des investissements européens en R&D militaire, les duplications sont légion. (16)

En mutualisant les moyens, en développant une perspective stratégique mais aussi en accélérant l’engagement du leadership politique, l’Union pourra renforcer sa capacité d’action globale.

Le caractère inachevé de l’intégration européenne est le principal ennemi de l’Union. Mais sa crainte de s’impliquer dans la résolution des crises globales est son handicap permanent. Elle affaiblit sa crédibilité, par exemple aux Etats-Unis ; elle accrédite l’idée d’un pacifisme préjudiciable car l’Europe ne peut être la seule région qui désarme quand les dépenses militaires augmentent partout dans le monde ; elle est conforme à ses carences capacitaires en matière de défense.

Parmi les 27 Etats membres, seuls trois pays affectent plus de 2 % de leur PIB au budget militaire (le Royaume-Uni, Grèce et Bulgarie pour des raisons qui ont peu à voir avec leur engagement dans la défense européenne), la moyenne européenne étant de 1,4 % du PIB. Concrètement, les 27 dépensent environ 210 milliards d’euro en matière de défense, soit seulement un tiers du budget militaire américain. (17)

Pour la quasi-totalité des pays européens, et même pour la France, la sécurité ultime continue de reposer sur l’OTAN et les États-Unis, et le développement d’une Europe de la défense ne peut se poursuivre qu’en complémentarité avec l’OTAN.

Reconnaître cette suprématie stratégique américaine ne doit pas être un aveu de faiblesse, mais un parti pris de réalisme. (18)

Mais elle est surtout significative d’un état d’esprit stratégique peu compatible avec l’avenir prévisible des relations internationales. La comparaison entre la stratégie européenne de sécurité « une Europe sûre dans un monde meilleur », adoptée en 2003 et révisée en 2008, avec la National Security Strategy rendue publique en mai 2010 par Barack Obama résume, à elle seule, la problématique européenne de réponse aux crises.

Alors que les objectifs de contribuer à la paix, la stabilité et la démocratisation du monde sont quasi-identiques, les moyens et la vision divergent.

Dès le 2e paragraphe du document américain, il est affirmé : « nous maintiendrons la supériorité militaire qui a assuré la sécurité de notre pays et soutenu la sécurité globale depuis des décennies ».

L’Union, désormais, est confrontée à la seule question réaliste qui vaille : acceptera-t-elle de se transformer en puissance en s’intégrant davantage dans les domaines de souveraineté que représentent la politique économique et financière et la défense ?

Pour cela, il faut valoriser les atouts de l’Union par une mutualisation accrue des moyens, par une convergence renforcée des volontés nationales à travers une concertation plus systématique entre les (grands) pays, et par la formulation d’une vision commune fondée sur la définition d’intérêts partagés. (19)

Plus que jamais, le contexte de la mondialisation fournit à l’Union une fenêtre d’opportunités pour devenir un acteur majeur à travers ses atouts potentiels.

Sans aucun doute, le premier atout est sa puissance économique, représentant le marché mondial le plus grand tout en étant l’un des principaux pôles de la mondialisation économique. En outre, sa capacité à produire des normes, son savoir-faire juridique et son modèle de compromis font de l’Union un acteur bien adapté à la complexité économique mondiale.

Le deuxième atout de l’Union réside dans l’avantage comparatif ou l’efficacité durable du collectif, c’est-à-dire que la solution pour bon nombre de défis sur le Vieux Continent sera européenne ou ne sera pas.

À l’échelle mondiale également, les défis révèlent que le cadre national connaît des limites, s’agissant des crises financières, aussi bien que des problèmes d’environnement ou de sécurité.

Le nouveau système de gouvernance internationale a intérêt à s’inspirer du modèle interne de l’Union. Celui-ci s’est construit sur un partage de souveraineté où un État ne domine pas les autres puisque c’est sur la base d’une responsabilité collective que peut s’exercer une autorité sur les sujets d’intérêt commun.

Par ailleurs, il existe une solidarité économique et politique et, enfin, une méthode de fonctionnement fondée sur le dialogue, le droit, le compromis au service de l’intérêt général. Ces éléments, qui rendent l’Union unique, seront également nécessaires pour assurer la croissance et la stabilité à l’échelle internationale. (20)

Dans le même temps, l’Union devrait opérer un réengagement stratégique si elle veut devenir un acteur plus impliqué sur la scène internationale. Pour cela, les Européens devraient, d’une part, définir et défendre leurs intérêts stratégiques communs en matière commerciale et de réciprocité.

D’autre part, il n’y aura pas de réengagement stratégique si l’Union ne prend pas en charge sa propre sécurité, à la fois sur son territoire et à l’extérieur, (21) et, enfin, si elle défend une certaine vision du monde. (22)

Or, cette condition exige préalablement une vision et une culture stratégique de l’Union entière, pour lesquelles il faut regarder au-delà des aspects institutionnels afin de s’interroger sur la volonté européenne d’assumer collectivement ses responsabilités.

Pour autant, l’Europe a déjà gagné ses galons d’acteur international majeur et stratégique. Elle apporte au monde une vision originale et irremplaçable car on sait que, depuis le dernier conflit mondial elle n’est plus, ni guerrière ni conquérante.

Il lui reste à progresser encore au milieu des États-continents qui émergent sur tous les continents, par une volonté politique plus affirmée.

Nous savons que cela prendra du temp mais c’est pour elle une contrainte essentielle. Si elle a, finalement, vite progressé sur la voie de son unification, par moments nous souhaiterions qu’elle accélère encore.

Mais, elle existe. Et elle progresse. Aux citoyens des États membres de porter leurs pays respectifs à la hauteur des enjeux du XXIe siècle.

Jean-Dominique Giuliani

Président de la Fondation Robert Schuman

Présentation de Jean-Dominique Giuliani

Jean-Dominique Giuliani préside, depuis 2000, la Fondation Robert Schuman, laboratoire d’idées consacré à l’étude des politiques européennes, dont il est l’un des fondateurs. Il est présent dans le débat européen par ses articles et ses interventions dans les médias européens.

Licencié en droit et diplômé de l’Institut d’études politiques, Jean-Dominique Giuliani est ancien Maître des Requêtes au Conseil d’Etat (dont il a démissionné), ancien auditeur de l’Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale (44e ). Il fut, de 1992 à 1998, le directeur de cabinet de M. René Monory, Président du Sénat. De 1998 à 2001, Jean-Dominique Giuliani a été Directeur à la direction générale du groupe Taylor Nelson Sofres. Cette même année, il fonda J-DG.Com International Consultants. Il a été de 2006 à 2009, Conseiller spécial à la Commission européenne. Il siège au Conseil de Surveillance d’ArteFrance depuis juin 2009

Auteur de plusieurs ouvrages « Marchands d’influence, les lobbies en France, Le Seuil (1991) ; « Pour l’Europe réunie » – 2 tomes, Collection « Les Notes » de la Fondation Robert Schuman (2002) ; « 15+10 : Le grand élargissement », Albin Michel (Paris 2003) ; « L’élargissement de l’Europe », PUF, collection « Que sais-je ? », Paris, (mai 2005). « Un Européen très pressé », Paris mai 2008 Editions du Moment, il contribue à de nombreuses revues et a publié de nombreux articles sur la construction européenne.

A la tête de la Fondation Robert Schuman, il a développé les études européennes d’origine française. Ce Think Tank réputé est connu au sein de l’Union européenne pour publier une newsletter hebdomadaire à plus de 200 000 abonnés en cinq langues. Il est reconnu pour sa liberté de ton et son engagement en faveur de l’intégration européenne. Présente dans tous les Etats membres de l’Europe à 27, la Fondation s’est engagée de longue date aux frontières extérieures de l’Union en dispensant des formations aux jeunes élites des pays aspirant à adhérer à l’Europe.


(1) Zaki Laidi, La norme sans la force. L’énigme de la puissance européenne,
Presses de Sciences Po 2008 (deuxième édition, 268 p.
(2) Zaiki Laidi, Europe as a Risk Averse Poxer, A hypothesis. Garnet Policy Brief, Number 11, February 2010, pp I -XVI
(3) Articles 42 et 43 du Traité sur l’Union européenne
(4) Rapport annuel 2010 de la Commission européenne sur les politiques de développement et d’aide extérieure de l’Union européenne et leur mise en oeuvre en 2009
(5) Robert Schuman, Déclaration du 9 mai 1950, Paris. Consulter sous http://www.robert-schuman.eu/declaration-9mai.php
(6) Communiqué de presse de la Direction générale du développement de la coopération (DEVCO) – EuropeAid du janvier 2011
(7) Procédure écrite s’appuyant souvent sur la procédure du silence, qui consiste à réputer acquise une décision proposée en l’absence de réaction écrite, dans les 15 jours, d’un État membre s’y opposant.
(8) Communiqué du Conseil 1836/10 du 31 décembre 2010
(9) Les différentes sanctions de la part de l’Union européenne ont été instaurées à travers les décisions suivantes: Communiqué du Conseil 28 février 2011, 7081/11, Prresse 41 ; Communiqué du Conseil 2 mars 2011, 7203/11, Presse 48 ; Communiqué du Conseil 24 mars 2011, 8110/11, Presse 79 ; Conclusion du Conseil sur la Libye du 12 avril 2011, réunion 3082
(10) Conclusions du Conseil européen – EUCO 21/10 – CO EUR 16 – CONCL 3
(11) Communiqué du Conseil 24 janvier 2011, 5699/11, Presse 14
(12) M. Lefebvre, Comment mieux affirmer la diplomatie européenne ? Qestion
d’Europe n 202, 18 avril 2011
(13) Communiqués des 22 et 28 octobre 2010,239/10 et 294/10, 16 et 17 décembre 2010 – PCE 314/10 et 315/10
(14) Conclusions du Conseil européen des 16 et 17 décembre 2010 – CO EUR 30:10 – CONCL 5
(15) T. Chopin, L’Europe face à la nécessité de décider : un leadership politique européen est-il possible ? p.38
(16) N. Gnesott, L’Europe a-t-elle un avenir stratégique ? p. 90, 91
(17) N. Gnesott, L’Europe a-t-elle un avenir stratégique ? p. 89, 91
(18) M. Lefebvre, op.cit, 18 avril 2011
(19) M. Lefebvre, op.cit, 18 avril 2011
(20) N. Gnesott, L’Europe a-t-elle un avenir stratégique ? p. 177-182
(21) M. Foucher, Les Européens, leur défense et leur action extérieure : désarmement structurel ou réengagement stratégique ? Rappot FRS 2011, p. 105-109

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