Que signifie « donner le pouvoir au peuple » par Raymond Boudon

Extraits de la Communication présentée le lundi 27 septembre 2010 devant l’Académie des Sciences morales et politiques

Ce sont les sciences sociales du temps des Lumières qui ont forgé les outils conceptuels de base permettant de comprendre que l’idée de donner le pouvoir au peuple dans une démocratie représentative, loin d’être utopique, repose sur des fondements solides et par là d’expliquer que cette idée se soit largement imposée.

Elle s’est même si largement imposée que les régimes despotiques eux-mêmes se croient aujourd’hui obligés de se présenter comme fidèles aux principes de la démocratie représentative, procèdent à des élections, quitte à en truquer les résultats, et installent des parlements, quitte à les priver de tout pouvoir. (…)

Le principe du spectateur impartial

On peut présenter la notion du spectateur impartial sous la forme d’une théorie simple : le spectateur impartial, c’est le citoyen lambda dont on peut supposer que, sur telle ou telle question, il échappe à ses passions et à ses intérêts. Or, sur bien des sujets émaillant la vie de la Cité, le citoyen lambda est effectivement dans la position du spectateur impartial. D’autre part, bien des sujets n’impliquent pas la maîtrise de connaissances particulières. On peut donc supposer que, si l’on consul­te le public sur ces sujets, nombre d’individus tendront à donner une réponse inspirée par le bon sens. S’ajoute l’argument que, dans une démocratie représentative, le représentant est placé sous le regard de l’opinion publique et menacé par la sanction dont elle dispose : l’écar­ter du pouvoir à la prochaine élection.

On en conclut que la démocratie représentative est bonne, pre­mièrement parce que les décisions qui y sont prises ont des chances d’être avalisées par le spectateur impartial et deuxièmement parce qu’elle érige chaque citoyen en source du droit, reconnaissant ainsi la valeur du principe de l’égale dignité de tous. Bonne en raison des effets qu’elle a des chances de produire, elle l’est aussi du point de vue des principes sur lesquels elle repose. Pour parler comme Weber, elle est bonne à la fois du point de vue de la rationalité instrumentale et de celui de la rationalité axiologique.

Reste à préciser la nature du bon sens qui inspire le spectateur impartial. Sur quelle base juge-t-il une décision ou une institution bonne ou mauvaise dans les cas où par hypothèse il n’est pas animé par ses passions et ses intérêts et où il est suffisamment armé pour se forger une opinion ? Réponse : sa conviction s’impose à lui parce qu’el­le lui apparaît comme fondée sur un système de raisons convaincantes.

En un mot, la notion du spectateur impartial implique que, dans une démocratie représentative, le pouvoir appartient bien au peuple, puisque l’opinion publique y joue sur le moyen et le long terme un rôle crucial dans la sélection des idées, des mesures ou des institutions nouvelles qui lui sont proposées et que sur bien des sujets elle a la capacité de faire preuve de bon sens.

Il faut ajouter que le spectateur impartial est bien un spectateur et non un acteur, au sens où ce n’est pas lui qui crée les argumentaires en faveur de telle idée ou de telle décision politique. Mais il peut arbi­trer entre les idées proposées par les acteurs politiques, notamment par les partis politiques, mais aussi par les autres types d’acteurs.

Cet arbitrage de l’opinion ne peut toutefois prendre corps que s’il existe un marché des idées actif et concurrentiel, ou, pour passer du langage économique au langage politique, s’il y a une réelle séparation des pouvoirs. Non seulement des trois pouvoirs évoqués par Montesquieu, les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, mais de tous les pouvoirs : le pouvoir social que Tocqueville évoque à longueur de page dans sa seconde Démocratie en Amérique, le pouvoir bureaucra­tique dont Max Weber a analysé les rouages, mais aussi tous les autres pouvoirs : pouvoirs économique, consultatif, intellectuel, médiatique et autres. Dès lors que les détenteurs de ces divers pouvoirs jouissent d’une réelle capacité d’émettre librement leurs propositions et d’être entendus, la voix du spectateur impartial se fait plus forte.

Les deux thèmes majeurs de la théorie politique de Montesquieu, d’une part, et d’Adam Smith de l’autre se confortent donc puissamment l’un l’autre.

Reste que le grand économiste, sociologue et homme d’Etat autri­chien Joseph Schumpeter a opposé une objection sérieuse à la théorie libérale de la démocratie développée par les philosophes des Lumières et par leurs successeurs (1). Il voyait les sociétés comme devant faire face à des questions de plus en plus complexes et redoutait une incompétence croissante du citoyen dès lors qu’une question s’éloigne davantage de son expérience immédiate. L’objection est certes fondée et j’examinerai dans un instant la portée qu’il faut lui donner. (…)

La volonté générale

Plusieurs auteurs classiques et modernes ont développée de leur côté, chacun avec ses mots à lui, des idées analogues à celles d’Adam Smith. Je me bornerai à évoquer rapidement sur ce point deux autres grands noms. Celui de Rousseau d’abord. Sa thèse selon laquelle la volonté générale est toujours droite ne dit pas autre chose que la notion du spectateur impartial : elle postule en effet que, sur les sujets qui ne mettent pas en jeu les passions et les intérêts d’un individu, celui-ci a tendance à juger une institution, une mesure ou un état de choses comme bons — ou mauvais — s’il existe des raisons valides d’en juger ainsi.

Cela dit, dans la pratique, les passions et les intérêts des uns et des autres interfèrent avec leur bon sens, de sorte que la volonté exprimée par les citoyens en chair et en os, la volonté de tous, peut s’é­carter de la volonté générale, deux notions que Rousseau distingue soi­gneusement. La volonté de tous, c’est en effet l’opinion composite qui, sur un sujet donné, résulte de l’addition des jugements de ceux que le sujet concerne — et qui y répondent à la lumière de leurs passions et de leurs intérêts — et de ceux que le sujet ne concerne pas personnel­lement — et qui y répondent à l’aide de leur bon sens.

La fiction du voile de l’ignorance développée par l’Américain John Rawls (2), le théoricien de la politique sans doute le plus important et le plus influent de la seconde moitié du XXe siècle, décalque, elle aussi, à peu près littéralement la notion du spectateur impartial.

En effet, elle met en scène un citoyen supposé ignorant de ses pas­sions et de ses intérêts à qui il est demandé d’apprécier les institutions de la Cité, ce qui permet de juger de leur validité.

Le spectateur impartial comme mètre étalon

Le modèle du spectateur impartial est-il réaliste ? On peut asseoir la réponse positive à cette question sur une preuve par l’absurde. En effet, s’il devait être tenu pour purement spéculatif, il faudrait en conclure que la démocratie représentative est dépourvue de fondement solide et l’on comprendrait mal sa diffusion et son succès. On devrait en outre renoncer à expliquer les innombrables phénomènes de consensus qui se sont développés au cours du temps sur bien des sujets dans les sociétés démocratiques, ainsi que les phénomènes ten­danciels qu’on y observe en matière morale, politique et sociale. Je ne peux m’étendre sur ce point ici, mais tous les grands noms de la socio­logie, qu’il s’agisse de Tocqueville, de Durkheim ou de Max Weber, ont en commun d’avoir montré que ces phénomènes sont incompréhen­sibles si l’on fait abstraction du rôle joué par l’acteur politique anony­me qu’est l’opinion publique.

Mais des données plus proches de nous peuvent être évoquées pour la défense du modèle du spectateur impartial.

Le cas Polanski

D’innombrables exemples révèlent en effet que le modèle du spec­tateur impartial est indispensable pour déchiffrer aussi bien les réac­tions spontanées du public à des faits divers que ses opinions sur les sujets politiques les plus variés, telles qu’elles s’expriment notamment à travers ses réponses aux enquêtes par sondage. Je me contenterai de trois exemples entre bien d’autres possibles pour illustrer ce point.

Le premier a trait aux réactions du public face à un fait divers. Naguère, un cinéaste célèbre a été appréhendé par la police helvétique parce qu’il avait à répondre d’un crime ancien devant la justice améri­caine. Plusieurs artistes, intellectuels et politiques français protestèrent alors vigoureusement contre cette arrestation, arguant que le crime remontait à plusieurs décennies, qu’on n’arrête pas un artiste de noto­riété internationale et que la victime avait retiré sa plainte. Dans un entretien retransmis par une chaine de radio nationale (3) suite à la décision des autorités helvétiques de placer le cinéaste en résidence surveillée, le plus médiatique des intellectuels français déclarait que l’arrestation du cinéaste représentait un scandale moral (sic).

Comme le révèlent les enquêtes, l’opinion a fortement désapprouvé cet argumentaire. Car, par contraste avec les représentants des milieux culturels, le citoyen quelconque se trouvait dans la position du specta­teur impartial : il n’était pas personnellement concerné. Or les raisons mises en avant par les partisans du cinéaste lui parurent indéfen­dables, car il était facile de leur opposer des raisons à l’évidence plus fortes comme : ce n’est pas parce qu’on est célèbre qu’on n’a pas à répondre d’un crime ; ni la Suisse ni les Etats-Unis ne sont des Etats policiers ; la plainte avait certes été retirée par la victime, mais cela n’ef­face pas un crime ; le crime était ancien : certes, mais c’est le pays où un crime a été commis qui juge des conditions de sa prescription.

Je ne m’intéresse évidemment en aucune façon ici à trancher sur le fond entre les deux points de vue auxquels a donné naissance cette affaire compliquée, fertile en rebondissements et non dépourvue de zones d’ombre, mais seulement à souligner le contraste entre le point de vue particulariste d’une partie des milieux culturels et politiques et le point de vue universaliste de l’opinion publique.

Cet épisode me paraît bien illustrer le modèle du spectateur impar­tial. De plus, il soulève incidemment une délicate question de sociolo­gie comparative : si l’on en croit la presse étrangère, les milieux cultu­rels et politiques n’ont pas du tout réagi de la même façon dans les démocraties voisines. Or la nationalité franco-polonaise du cinéaste ne suffit pas à rendre compte de cette différence. Il faut y voir plutôt, semble-t-il, une manifestation de l’influence sur les milieux politiques français d’une mince élite médiatico-culturelle, influence qui ne semble pas avoir de strict équivalent dans les démocraties voisines. Pourquoi ? Je reviendrai sur cette question.

Le procès du sang contaminé

Mon deuxième exemple a trait à l’épisode du procès du sang conta­miné. Il est ancien, mais fournit une autre illustration parlante du modèle du spectateur impartial. Les sondages qui ont été effectués à cette époque ont en effet révélé :

1) que les doutes du public à l’égard de la Cour de Justice de la République, de sa légitimité et de son équité présumée, étaient largement majoritaires dans le public,

2) que ces doutes apparaissaient comme également affirmés chez les sympathisants de tous les partis, de l’extrême droite à l’ex­trême gauche,

3) que la réaction du public se présenta comme forte, négative et indépendante des sympathies politiques parce qu’elle était fondée sur des raisons fortes comme : pourquoi le politique doit-il être traité différemment du médecin ou du chef d’entreprise dès lors qu’il est soupçonné d’avoir commis une faute dans l’exercice de ses fonctions ? Pourquoi la Cour devrait-elle être composée pour partie des collègues des personnes mises en examen ? Pourquoi les parties civiles devraient-elles être absentes des débats ? (…)

Quand la volonté de tous n’est pas la volonté générale

Auparavant, je reviendrai sur l’objection de Schumpeter selon laquelle la théorie du spectateur impartial produirait une vision trop optimiste de la vie démocratique. Car il existe bien sûr des cas où la volonté générale et la volonté de tous ne coïncident pas : où il est peu vraisemblable en d’autres termes, que l’opinion soit en majorité le fait de spectateurs impartiaux. Je recourrai de nouveau à des exemples — plus précisément à deux exemples — pour illustrer cet autre point et examiner le poids qu’il faut accorder à l’objection de Schumpeter.

Mon premier exemple concerne la célèbre loi des trente-cinq heures. Les premiers sondages se sont révélés favorables à la loi parce qu’une majorité de gens y voyait des avantages immédiats. Ils se trou­vaient donc dans la position, non du spectateur impartial, mais de l’ac­teur partial. Ils interprétèrent la loi sur les trente-cinq heures comme leur permettant de travailler moins tout en gagnant autant.

La plupart des salariés n’allèrent pas au delà, car une attitude plus distanciée supposait une compétence qu’ils n’avaient pas. On a ici une belle illustration de l’effet Schumpeter. Mais il est important de remarquer que, après un temps, les sondages indiquèrent que le public percevait clairement les inconvénients de la loi.

Mon second exemple est tiré des réponses recueillies par une gran­de enquête internationale datant d’une vingtaine d’années, unique en son genre par sa dimension internationale, et qui nous permet de considérer la question de l’effet Schumpeter avec un certain recul. Certaines questions de cette enquête portaient sur des sujets de poli­tique économique. Les réponses à l’une de ces questions montrent que bien des gens croyaient encore à l’époque que l’abaissement de l’âge de la retraite constitue une mesure efficace de lutte contre le chômage.

Interrogés sur la question de savoir si Quand l’emploi est rare, les gens devraient être forcés à prendre leur retraite tôt, 50 % des Français se déclarèrent à l’époque d’accord (4).

Leur réponse leur avait été dictée par l’idée que, si l’on exclut cer­tains convives du gâteau de l’emploi, de nouveaux convives peuvent être servis. Ils ne virent pas que la taille dudit gâteau n’est pas fixe et que, en raison de leurs différences de compétence, les individus ne sont pas interchangeables. Leur réponse leur était donc inspirée par des rai­sons douteuses : une autre illustration parlante de l’effet Schumpeter.

Mais la même enquête fit surtout apparaître que la maîtrise de la complexité des mécanismes économiques par le public était très variable selon les pays. 50 % des Français, je l’ai dit, et aussi 50 % des Allemands se sont déclarés d’accord pour lutter contre le chômage en avançant l’âge de la retraite. En revanche, 16 % seulement des Américains et 9 % seulement des Suédois ont donné la mauvaise réponse. On observa de surcroît que les mauvaises réponses étaient dans tous les pays d’autant moins fréquentes que le niveau d’instruc­tion des répondants était plus élevé.

D’où l’on conclut que, même lorsqu’un sujet est complexe, les effets redoutés par Schumpeter devraient tendre à s’atténuer grâce à l’élévation générale du niveau d’instruction, à la pédagogie du débat public, au développement des techniques d’information et de commu­nication, et, last but not least, à une amélioration des enseignements relatifs aux phénomènes économiques et sociaux.

Bref, la volonté de tous peut certes s’éloigner de la volonté généra­le, mais ces divers facteurs tendent sans doute à rendre l’effet Schumpeter moins redoutable aujourd’hui que de son temps.

La tyrannie de la majorité

Je reviens maintenant à la question sociologique cruciale que soulèvent plusieurs des exemples que j’ai évoqués : pourquoi le monde politique français paraît-il souvent plus attentif aux opinions et aux desiderata des groupes d’influence qu’à l’opinion publique ?

Cette observation conduit à réexaminer la célèbre thèse tocque­villienne de la tyrannie de la majorité. Elle est couramment reprise aujourd’hui, en des termes nouveaux.

Ainsi, un éditorialiste en vue a proclamé naguère que la démocra­tie moderne tendait à virer à la doxocratie, voulant dire par là que la vie politique française lui semble désormais corrompue en profondeur par l’influence des sondages.

Il faut rappeler par parenthèse à ce propos que les démocraties modernes se sont préoccupées dès les débuts de prendre en compte les états de l’opinion dans les intervalles entre les élections. Ce souci est à l’origine des votes de paille — des straw votes — mis en place au XIXe siècle par les partis politiques américains. Ils ont été relayés au XXe par les sondages, qui ont été implantés en France dès 1938 par l’un de nos confrères visionnaires, Jean Stœtzel, et l’on sait l’importance qu’ils ont prise dans les démocraties contemporaines.

Certes, les sondages ont souvent mauvaise presse. Mais celle-ci n’est l’effet ni d’un défaut de validité des sondages ni de l’influence pré­tendument pernicieuse qu’ils exerceraient sur la vie démocratique. Elle est en réalité le fait des utilisateurs bien davantage que des producteurs de sondages et provient surtout de ce que le niveau de médiatisation des sondages dépend de leurs résultats. D’où l’impression qu’ils recou­vrent une tentative de manipulation de l’opinion par le monde politico­médiatique.

La tyrannie des minorités actives

Ce qui menace les démocraties et la démocratie française plus que d’autres, c’est en fait la tyrannie des minorités plutôt que la tyrannie de la majorité. Pourquoi ? Les sciences sociales me semblent, ici encore, avoir proposé une réponse solide à cette question.

Les sociologues ont toujours été attentifs à l’existence des groupes d’influence, mais, loin d’y voir une menace, ils leur ont parfois attribué un rôle surtout positif. Tocqueville voyait dans les associations, comme on sait, un correctif à la menace de tyrannie de la majorité. Elles repré­sentaient pour lui un équivalent dans les sociétés démocratiques des corps intermédiaires des sociétés aristocratiques. Durkheim estimait, lui, que, en raison du caractère contradictoire de leurs intérêts, les groupes d’influence sont condamnés au compromis. Il en tira la conclusion que le monde des groupes d’intérêt méritait d’être représenté en tant que tel et évoqua la création d’organes représentatifs des intérêts corporatistes qui viendraient contrebalancer la représentation parlementaire.

Ces idées exercèrent une grande influence en Europe au début du XXe siècle et elles ont provoqué la création ici ou là d’institutions repré­sentatives du monde des groupes d’intérêt. Le Conseil économique et social français (5) est par exemple une émanation de cette idée.

Plus généralement : on considère à bon droit comme allant de soi que le politique doive tenir compte des intérêts et des idées des groupes d’influence. La théorie politique contemporaine a même adopté à ce propos une catégorie nouvelle : celle de la démocratie délibérative. Mais pas davantage que la démocratie participative, la démocratie délibérati­ve ne saurait à mon sens être sérieusement tenue pour une forme supé­rieure de démocratie.

La raison en est dans le fait sur lequel un élève de Max Weber, Roberto Michels, a justement attiré l’attention, à savoir le rôle négatif que les groupes d’influence peuvent jouer dans les démocraties, à côté de leur rôle positif. Il a baptisé loi d’airain de l’oligarchie la tendance des gouvernements des nations démocratiques à suivre l’opinion des groupes d’influence plutôt que l’opinion publique et confirmé l’existence de ce phénomène par un ensemble d’observations empruntées aux scènes allemande et italienne dans les premières décennies du XXe siècle. Mais les politologues devaient montrer ultérieurement que les observations de Roberto Michels avaient une portée générale. En dépit de tous ses efforts, il n’a toutefois pas réussi à expliquer de façon véri­tablement satisfaisante les raisons d’être de sa loi d’airain de l’oligarchie.

C’est à un grand économiste et sociologue américain de notre temps, Mancur Olson, qu’il revenait d’identifier le mécanisme fonda­mental qui en est responsable. Il a démontré que, lorsqu’un petit grou­pe organisé cherche à imposer ses intérêts ou ses idées à un grand groupe non organisé, il a de bonnes chances d’y parvenir. En effet, les membres du grand groupe, étant non organisés, ont alors tendance à espérer qu’il se trouvera bien des candidats désireux d’organiser la résistance au petit groupe organisé, et prêts à assumer les coûts que cela comporte. Chacun espère en d’autres termes pouvoir tirer bénéfi­ce d’une action collective qu’il appelle de ses vœux, mais répugne à en assumer les coûts. Comme la plupart tendent à se tenir le même rai­sonnement, il arrivera bien souvent que le petit groupe organisé ne ren­contre guère de résistance et que par suite ils se trouve dans la posi­tion de pouvoir imposer ses intérêts et ses idées au grand groupe non organisé, en d’autres termes : au public. Il en résulte un effet que Olson a plaisamment qualifié d’effet d’exploitation du gros par le petit et qu’on peut qualifier simplement d’effet Olson, en hommage à la mémoire de son inventeur.

La sociologie spontanée a en fait repéré depuis longtemps, sinon les rouages, du moins l’existence de ce mécanisme sociologique et créé une notion imagée pour le désigner : celle de la majorité silencieuse. Ce mécanisme explique que bien des gouvernements se montrent sen­sibles aux exigences des groupes d’influence et imposent dans bien des cas au public des vues que celui-ci ne partage pas. Il explique la loi d’ai­rain de l’oligarchie qui frappe les démocraties : il explique en d’autres termes le pouvoir des lobbys dans la vie démocratique. Sans doute les idées et les intérêts de ces groupes peuvent-ils selon les cas et les conjonctures converger avec l’intérêt général. Mais ils peuvent aussi en diverger. Or la loi d’airain de l’oligarchie tend à conférer un pouvoir indistinctement à tous les lobbys, que les intérêts et les idées de ces lobbys convergent avec l’intérêt général ou non.Mais ce qu’il importe surtout de relever, c’est que le mécanisme en question se trouve doté d’un formidable surcroît de puissance dans un pays centralisé, où l’exécutif jouit d’un pouvoir dominant. Car, dans ce type de configuration, la vie politique tend à être surtout ponctuée par un face-à-face entre l’exécutif et les groupes d’influence. L’effet Olson permet ainsi d’expliquer une autre thèse célèbre de Tocqueville, irrécu­sable celle-la : celle selon laquelle un pouvoir démocratique concentré est certes fort en apparence, mais nécessairement faible en réalité. A quoi l’on peut ajouter a contrario qu’un pouvoir concentré ne peut être fort qu’à condition de ne pas être démocratique, comme paraissent l’avoir bien compris, entre autres, les dirigeants de la Chine contempo­raine et d’autres régimes autoritaires de notre temps.

En raison de la concentration du pouvoir politique qui la caracté­rise et qui résulte de son histoire, la France est donc plus exposée que les démocraties voisines à l’effet Olson. Réciproquement, cet effet est dans une certaine mesure neutralisé lorsque le pouvoir politique est davantage partagé, notamment entre l’exécutif et le législatif. On retrouve ici un résultat déjà énoncé, à savoir que la séparation des pou­voirs amplifie le rôle du spectateur impartial et tend ainsi à redonner du pouvoir au peuple. Une fois de plus, Montesquieu et Adam Smith se tendent la main.

L’importance prise en France par le mécanisme identifié par Olson explique toutes sortes de faits. Elle explique par exemple le caractère sacrosaint de la notion de dialogue social, l’une de ces notions dont le sociologue observe facilement que sa traduction littérale dans des langues voisines, en anglais ou en allemand par exemple, ne dit à peu près rien à un anglophone ou à un germanophone. Elle explique les insuffisances chroniques de certaines politiques publiques, comme les politiques d’éducation. Elles sont dues à ce que ces politiques ont été élaborées depuis de longues décennies à partir de compromis passés entre le pouvoir politique et divers groupes d’influence, des syndicats d’enseignants ou d’étudiants aux experts en sciences de l’éducation. Or ces groupes d’influence comportent une forte proportion d’acteurs par­tiaux. La même analyse pourrait, je crois, être conduite à propos de bien d’autres aspects de la vie politique française.

L’exception française du pouvoir de la rue, une autre expression dont la traduction littérale en anglais ou en allemand est dépourvue de signification pour un anglophone ou un germanophone, s’explique aussi par la raison que la structure du pouvoir politique est davantage dominée par le couple formé par l’exécutif et les divers groupes d’in­fluence chez nous que chez nos voisins. Selon la constitution non écri­te à laquelle souscrivent les tenants du pouvoir de la rue, une partici­pation de l’ordre de 10 % doit être tenue comme exprimant la volonté du Peuple.

Le mécanisme identifié par Olson rend également compte de données relevant de l’idéologie, comme le fait que le marxisme ait exercé en France une influence nettement plus durable qu’ailleurs, et généra­lement que de puissants lobbys y soient capables de définir le politi­quement, le moralement, voire l’historiquement correct. Toutes ces données s’expliquent parce que l’influence de groupes d’acteurs par­tiaux tend à dominer l’influence du spectateur impartial : celle en d’autres termes de l’opinion publique.

Ainsi, contre l’idée reçue qui tend à imputer le politiquement cor­rect à la tyrannie de la majorité, il résulte en réalité plutôt de la tyran­nie des minorités. On le vérifie à ce que, sur bien des sujets, le politi­quement correct heurte en réalité l’opinion. Car il est le fait davantage de minorités actives et de groupes d’influence que de l’opinion elle-même.

Améliorer la démocratie représentative

Il n’y a donc pas lieu pour conclure de chercher à substituer à la démocratie représentative des formes de démocratie supposées supé­rieures — démocrate délibérative ou démocratie participative — et de renoncer au principe de la souveraineté du peuple. Ce n’est pas seule­ment en théorie mais dans la pratique que l’opinion publique joue un rôle fondamental et largement positif dans la vie politique. Toutes les irréversibilités qu’on observe en matière institutionnelle et morale dans les sociétés démocratiques sont une coproduction du politique et du spectateur impartial : du politique et de l’opinion.

Mais, s’il n’y a pas lieu de rechercher une forme de démocratie supérieure à la démocratie représentative, on peut chercher à l’amélio­rer. La médecine la plus efficace contre la tyrannie des groupes d’in­fluence consiste en une application exigeante des principes fondamen­taux du libéralisme politique : notamment le principe de la séparation des pouvoirs. C’est en particulier seulement si le citoyen a le sentiment que le Parlement compte réellement que celui-ci peut atténuer l’in­fluence des minorités actives. Une belle étude comparative du polito­logue anglo-norvégien Stein Ringen attribue à la France une note sur une échelle d’achèvement de la démocratie inférieure à celle de plu­sieurs de nos voisins (6).

Cela est à mettre en relation avec le fait que le Bundestag, les Communes ou le Storting sont l’objet d’un respect réel de la part du citoyen, ce respect étant dû lui-même à un partage équilibré du pouvoir entre le législatif et l’exécutif, et non, comme on le croit trop souvent, à l’action de données culturelles. Ce disant, je songe particulièrement au poncif indéfiniment décliné par les médias selon lequel il faudrait se rési­gner à accepter les différences entre la démocratie française et ses voi­sines, sous prétexte qu’elles émaneraient toutes peu ou prou du contraste entre tradition catholique et tradition protestante.

D’autres facteurs peuvent contribuer dans l’avenir à affaiblir l’in­fluence des minorités actives. Ainsi, grâce à Internet, l’individu qui se sent opprimé par le politiquement correct peut facilement, d’un point de vue technique du moins, mettre en œuvre son droit fondamental d’ex­pression. Généralement, en raison de son influence déflationniste sur les coûts de l’organisation de l’action collective, Internet peut atténuer le poids de l’effet Olson. On observe qu’en Allemagne, le nombre des référendums locaux d’initiative populaire a connu une véritable flambée en une dizaine d’années, sous l’effet sans doute de la diffusion d’Internet.

On peut aussi espérer — mais j’ai conscience de me livrer ici à une sorte d’acte de foi — que l’évolution à long terme de la construction européenne rapprochera la communauté européenne du modèle de la démocratie représentative et revigorera ce modèle chez chacun de ses Etats-membres.

En tout cas, on n’atténuera le scepticisme latent du public et notamment des jeunes Français sur la politique dont témoignent les enquêtes (7) que si l’on retrouve les repères intellectuels que représen­tent les principes fondamentaux de la théorie libérale de la démocratie, tels qu’ils ont été exprimés par les plus grands, Montesquieu, Adam Smith, Tocqueville et les autres.

Malheureusement, une autre exception française, le pouvoir attri­bué par le monde politique français à la com, une notion qui intronise une redoutable confusion entre persuader et convaincre et dont on observe qu’elle est, elle aussi, sans réel équivalent en anglais ou en alle­mand, jette des doutes sur la considération qu’il accorde au spectateur impartial, puisque cette notion — la com — est porteuse d’une repré­sentation aussi méprisante qu’erronée du citoyen, représentation selon laquelle celui-ci serait manipulable à merci.

Raymond Boudon est membre de l’Institut,
Président de la Section Morale et Sociologie
de l’Académie des Sciences morales et politiques

 

La direction de la revue remercie M. Raymond Boudon de l’autori­sation de publication des extraits de la communication prononcée à l’Académie des Sciences Morales et Politiques, le 27 septembre 2010.

(1) Schumpeter J. [1942], Capitalisme, socialisme et démocratie, Paris, Payot,
2) Rawls J. [1971], A Theory of justice, Cambridge, Harvard University Press. Théorie de la justice, Paris, Seuil, 1987.
(3) France-Inter, 28 novembre 2009.
(4) R. Inglehart et al., Human Values and Beliefs, Ann Arbor, U. of Michigan Press, 1998.
(5) Aujourd’hui rebaptisé Conseil économique, social et environnemental.
(6) S. Ringen, What democracy is for, Princeton, Princeton U. Press, 2007.
(7) O. Galland, Les jeunes, Paris, La Découverte, 2002

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