Joseph Villiet, Maître Verrier par Renaud Denoix de Saint Marc

Je dois quelques explications sur le sujet que j’ai choisi de traiter. Il s’agit de l’évocation de la vie d’un homme disparu depuis longtemps – 132 ans -, Joseph Villiet, maître verrier.

J’ai tenu à évoquer la personnalité de mon trisaïeul pour trois rai­sons : la première tient ce que j’en ai beaucoup entendu parler dans mon enfance par mon grand-père qui, bien qu’il ne l’eût qu’à peine connu, lui vouait une grande admiration ; en outre, et c’est la deuxiè­me raison, bon nombre d’églises d’Aquitaine sont ornées de vitraux de Joseph Villiet ; en particulier, la primatiale Saint André, la basilique Saint Seurin et l’église Saint Michel ; pourtant son nom paraît être aujourd’hui tombé dans un oubli absolu ; enfin et c’est le troisième motif de mon choix, en reclassant les archives de ma famille, j’ai ras­semblé naguère les papiers provenant de Joseph Villiet et j’ai pensé qu’ils pouvaient être exhumés afin de permettre d’évoquer d’une façon ou d’une autre, l’œuvre de ce maître verrier.

Joseph Villiet est né à Ébreuil, dans l’Allier, le 27 août 1823 d’Amable Villiet et de Catherine Fougerel, son épouse.

Son père exerçait alors la fonction de secrétaire général de la Sous-préfecture de Gannat. Issu d’un milieu très modeste, dans une famille de onze enfants, Amable Villiet n’avait suivi que des études très rudi­mentaires et s’était vu fermer les portes de l’école de médecine, faute pour lui d’avoir appris le latin.

Il avait alors embrassé la profession d’huissier de justice, comme son beau-père, avant d’accéder en 1827 au poste de Secrétaire général de la sous-préfecture de Gannat qu’il devait occuper jusqu’à sa mort, semble-t-il, survenue en 1863, à l’âge de 71 ans.

Mais parallèlement à cette fonction administrative, Amable Villiet cultivait ses goûts pour les arts. Il lisait beaucoup, achetait des ouvrages, dessinait et écrivait des vers. Il s’était lui-même baptisé « le poète de la Sioule » et, à ses moments de loisir, versifiait d’abondance, couvrant de son écriture appliquée, régulière et précise, de nombreux cahiers de vers de toute sorte, qui dorment dans les cartons d’archives dont je suis aujourd’hui le détenteur. Mais certaines de ces œuvres ont été publiées : un recueil de « Fables nouvelles », des « Pièces de théâtre » et des « Poésies diverses ».

Ainsi, Joseph Villiet est né d’un père cultivé, tourné vers la spécu­lation intellectuelle et les arts. De son côté, sa mère semble n’avoir reçu qu’une éducation assez frustre, si l’on en juge par le style assez gauche et l’inspiration de ses lettres à son fils, consacrées à la narration d’évè­nements familiaux et empreintes de ses soucis domestiques.

Joseph Villiet fait ses humanités au collège de Gannat, études solides et sérieuses, car le père y veille de près et est volontiers ser­monneur. Il montre d’incontestables dons pour le dessin et est encou­ragé à cultiver ce don et à perfectionner sa technique.

La légende familiale veut que sa vocation de peintre-verrier lui vient d’une visite qu’il fait à la Cathédrale de Clermont, à l’âge de qua­torze ans. Il y a sans doute une part de vérité en cela car, plus tard, il en fera lui-même l’aveu. Dans son discours de réception à l’Académie impériale des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux, Jules de Gères, alors Président de votre Académie, s’exprimera en ces termes :

« L’écolier pénètre sous les voûtes gothiques… Il avance, recueilli, sous l’ogive demi-sombre, conduit par la double haie de piliers qui l’é­lancent et le supportent, gagné par une émotion qui grandit à chaque pas et arrive enfin, transporté, transfiguré dirais-je presque, dans l’auréole lumineuse des rosaces au centre de l’ineffable resplendisse-ment de ces vitraux anonymes du XIIIe siècle, rivaux des chefs-d’œuvre de la Sainte Chapelle, qui le ravissent, le confondent, le plongent dans une longue, muette et fructueuse admiration. Ce que l’enfant éprouva dans le fortuné moment qui a décidé de sa vie, dans cette illumination des facultés par le regard, dans cette révélation subite de l’homme nou­veau, demandez-le à l’artiste d’aujourd’hui ; il ne l’a point oublié… Désormais son avenir est tracé. »

Le fait doit donc être tenu pour exact et Joseph Villiet, dès ce jour est assuré de sa vocation.

Son père tente de l’en dissuader, car cette carrière artistique lui paraît pleine d’incertitude. Aussi, deux ans plus tard une fois son bac­calauréat obtenu, à Clermont, avec « unanimité de boules blanches », Joseph Villiet entre, par la volonté de son père, dans l’atelier d’un archi­tecte de Gannat, ami de la famille.

Mais il y est malheureux et au bout d’un an, le père se range à la volonté de son fils et l’adresse à un maître-verrier réputé qui exerce son art à Clermont, Émile Thibaud. Le jeune Joseph suit avec zèle, appli­cation et intelligence un apprentissage de dix ans. Il est doué, certes, pour le dessin, mais il doit apprendre les délicats procédés pratiques de la peinture sur verre qu’on redécouvre alors de façon pragmatique, en s’asservissant totalement au respect des techniques et de l’inspiration anciennes. À l’époque, l’art du vitrail est entièrement inspiré par le souci de retrouver l’esprit et la technique des verriers du Moyen Âge. Il est fondé sur la volonté de copier ces derniers en toute chose : l’icono­graphie, le respect des conventions anciennes, telles que la représenta­tion d’une histoire de gauche à droite et de bas en haut, la redécouver­te des techniques oubliées, de la couleur, de la cuisson du verre, du ser­tissage au plomb, du maintien de l’ensemble des verres plombés par des vergettes et des tringles de fer.

Joseph Villiet a donc beaucoup à apprendre et il le fait à la satis­faction de son maître. Il mène une existence austère et ne regagne la maison familiale de Gannat pour y retrouver ses parents et ses deux jeunes sœurs qu’en de rares occasions. Les lettres que lui adresse son père avec une grande régularité, en l‘appelant curieusement « mon cher Villiet » trahissent l’inquiétude paternelle. Certes, il l’exhorte au labeur, comme il l’écrit : « le travail produit la félicité de la vieillesse ». Mais il lui donne des conseils d’hygiène : il faut bien se nourrir, faire de l’exercice, marcher à travers la Limagne et l’Auvergne ; et aussi des consignes de sagesse : il convient de ne pas tomber dans le libertinage et pratiquer la prudence dans ses fréquentations.

En dehors de son travail sous la férule d’un maître doté d’intelli­gence et de bonté, dont il devient vite l’adjoint direct et qui le traite comme un membre de sa famille, la seule activité de Joseph Villiet dont j’ai conservé la trace est sa participation à la Conférence de Saint Vincent de Paul, dans laquelle il est admis en 1844 à l’âge de 21 ans. Lorsqu’il quittera Clermont pour Bordeaux, il pourra présenter à la Conférence de sa nouvelle résidence une attestation signée par M. de Féligonde, président de la Conférence de Clermont ainsi conçue : « Nous certifions que M. Villiet… a toujours été un de nos membres les plus assidus et les plus édifiants… Nous félicitons nos associés de Bordeaux de faire l’acquisition d’un jeune homme si distingué sous le rapport de la piété et du talent et nous le recommandons à toute leur affection et bienveillance. »

Comme on le voit, Joseph Villiet ne semble pas avoir cédé à la dis­sipation. Est-ce à l’occasion de ses pieuses activités qu’il entre en rela­tion avec Madame Burin du Buisson, membre d’une vieille famille auvergnate, veuve peu fortunée élevant plusieurs enfants dont une jeune fille prénommée Virginie ? Je ne le sais pas, mais il fréquente le salon de cette dame et en vient à éprouver un tendre sentiment pour la jeune Virginie.

Lorsqu’il s’en ouvre à son père, ce dernier s’inquiète certes de la modeste fortune de la famille Burin, mais acquiesce au projet d’union. Il compose même à l’intention de la future belle-fille un petit poème que j’ai retrouvé, où il fait allusion à la fois à la disparition récente du père de celle-ci et au deuil qu’il vient lui-même d’éprouver en la perte d’une de ses filles.

« Nos malheurs sont égaux, nos peines sont les mêmes ; Bénissons en cela la volonté suprême. Vous, vous pleurez encore votre père bien-aimé. Moi, je pleure sans cesse une de mes deux filles Et mon cuisant chagrin est loin d’être calmé. Mais, si Dieu permettait d’unir nos deux familles, En moi vous trouveriez un père affectueux, En vous, ma bonne Anna me reviendrait des Cieux. »

Joseph Villiet et Virginie Burin se marient donc le 19 août 1850 à Clermont. C’est alors que Villiet envisage de donner un nouveau cours à sa carrière. Il hésite et tergiverse, comme le montre sa correspondan­ce. Il envisage de rejoindre un grand atelier de l’est de la France, l’ate­lier Maréchal, à Metz ; mais le projet ne peut se réaliser. Il décide alors de voler de ses propres ailes. Il est maître de son art. Il dirige, de fait, une équipe nombreuse d’ouvriers et d’artistes. Il a consacré beaucoup de temps à l’archéologie et à l’iconographie, grâce à ses recherches dans les vélins des XIIIe et XIVe siècles. Il a fréquenté assidûment les ouvrages consacrés à l’architecture gothique, revenue à la mode avec le Romantisme et les travaux de Viollet-le-Duc. Il se sent prêt à fonder son atelier et décide de s’installer à Bordeaux.

Pourquoi ce choix ? Je n’ai pas la réponse, mais on peut penser qu’il y est guidé par la prospérité dont jouit alors la capitale de l’Aquitaine et par le dynamisme du Cardinal Donnet, archevêque du diocèse, qui engage alors un vaste chantier de construction de lieux de culte et de rénovation de la décoration des églises anciennes où règnent, selon les propres termes du Cardinal Donnet « la pauvreté » et même « la désolation ». Or, l’art de la peinture sur verre est quasiment absent de la région bordelaise.

Joseph Villiet s’installe à Bordeaux en 1851. Il prend à bail d’un Sieur Ferreira une maison sise au 61 de la route d’Espagne, qu’il acquerra par la suite. Dès 1854, il s’agrandit en louant la maison voi­sine, au 63, à M. Eugène Calvet.

Son atelier connaît très vite la prospérité, qui peut être appréciée à partir de son chiffre d’affaires : 2 738 F en 1852 ; 24 741 F en 1853 ; 36 558 F en 1854 ; 43 351 F en 1855 ; 49 946 F en 1856. En dehors d’un net fléchissement en 1870 et en 1871, en raison de la guerre, le chiffre d’affaires de son atelier va toujours croissant.

Parallèlement, sa notoriété franchit les limites du diocèse de Bordeaux. Si, en 1852, ses travaux se bornent à réparer des verrières anciennes et à concevoir quelques vitraux neufs pour la Cathédrale Saint André et les églises Saint Michel et Sainte Eulalie, très vite ses œuvres se trouvent destinées à des églises de Mont-de-Marsan, Nevers, Orléans, Blois, Clermont-Ferrand, Toulouse, Coutances, Paris.

En 1854, il expose trois vitraux à la neuvième exposition de la Société philomatique de Bordeaux : une descente du Saint Esprit sur les apôtres, destinée à l’église Saint Michel ; une adoration des mages, composée pour une église de Talence ; une scène de la vie monastique. L’ensemble se voit attribuer une médaille d’argent. En 1855, la Société française d’archéologie lui décerne une médaille de bronze ; en 1858, c’est l’Académie de Bordeaux qui lui délivre une médaille d’or, que je conserve d’ailleurs dans les souvenirs de ma famille, avant de l’ac­cueillir dans ses rangs en 1859, il est alors âgé de 36 ans.

Jusqu’à sa mort survenue en 1877, il déploie une inlassable acti­vité. Je possède un bilan de son activité, dressé de sa main en1876, année précédant celle de sa mort. Peut-être avait-il déjà le pressenti­ment de sa disparition prochaine, car ce bilan qu’il a voulu exhaustif est dressé d’une plume appliquée sur une grande feuille de papier et récapitule avec minutie toute l’œuvre de son atelier bordelais.

À cette époque, il aura participé à la décoration de 410 édifices du culte, dont 172 auront été entièrement ornés de ses vitraux. Certaines des ces Oeuvres auront été expédiées en Angleterre, en Italie, aux Antilles et même en Océanie.

À lire ce bilan, on pourrait penser que l’artiste était devenu un industriel, soucieux seulement de « produire » des vitraux et, au tra­vers de la prospérité de son atelier, d’assurer sa propre fortune. Ce serait erroné. Joseph Villiet continue ses recherches d’archéologie, comme en témoigne l’étude qu’il publie sur un prieuré abandonné de la région de Nérac, la grange de Durance, dans la chapelle de laquelle il découvre et déchiffre d’importantes peintures murales ; comme en témoignent aussi ses travaux également publiés sur l’église du Vieux Soulac en Médoc, Notre Dame de la fin des terres.

Il se rend trois fois en Italie, non pas pour étudier le vitrail, art peu répandu dans ce pays, mais pour s’intéresser à la fresque et même à la mosaïque. Il en rapporte des croquis, des dessins, des calques, dont certains sont encore en ma possession.

Pour lui, en effet, le même souffle inspirateur animait au Moyen Âge la peinture des manuscrits, la peinture murale et les verrières, comme il l’exposera le 4 mais 1859 dans une communication à votre Académie.

Il écrit aussi une étude intitulée « Recherches archéologiques sur les portraits et les types traditionnels du Christ », dont je ne sais si elle a été publiée, car je n’en détiens que le manuscrit. Il fait part des résul­tats de ses recherches à Viollet-le-Duc et au disciple de celui-ci, Abadie, le restaurateur de Saint Front de Périgueux et le futur architecte du Sacré-Cœur de Montmartre, alors chargé à Paris de la conservation et de la restauration des édifices publics.

Il correspond aussi avec Prosper Mérimée, mais la teneur de sa correspondance demeure inconnue, car il n’en a été conservé que des pelures manuscrites devenues indéchiffrables aujourd’hui.

C’est une double activité d’artiste et de savant qu’a menée Joseph Villiet et qu’il a menée dans la solitude, car il n’a jamais consenti à par­tager ses responsabilités avec quiconque.

En 1872, une association lui est proposée. Il décline l’offre de façon à la fois ferme et courtoise.

« J’ai fondé, répond-il, à mes risques et périls et avec beaucoup de peine un atelier de peinture sur verre. Je désire en conserver seul la responsabilité et la direction. Et si, de camarades, nous devenions un jour rivaux, vous ne perdriez à mes yeux aucune des qualités qui me rendront toujours votre amitié précieuse et chère. »

Accablé par sa double tâche d’artiste et d’archéologue, meurt le 8 juillet 1877 à l’âge de 54 ans, celui qui avait fait sa devise d’un verset du psaume récité par l’officiant lors du lavement des mains au cours de la célébration de la messe :

« Domine, dilexi decorem domus tuae. »
(Seigneur, j’ai aimé la beauté de ta maison).

Avant de mourir, il avait eu la satisfaction de voir son fils entrer à l’École Polytechnique et sa fille aînée épouser un jeune périgourdin, avoué près la Cour d’appel de Bordeaux, Henri Denoix de Saint Marc, mon arrière grand-père.

Renaud Denoix de Saint Marc
Membre de l’Académie des Sciences morales et politiques
Membre du Conseil Constitutionnel

 

La direction de la revue remercie M. Renaud Denoix de Saint Marc de l’autorisation de publication des extraits du discours prononcé sous la Coupole de l’Institut de France.

Renaud Denoix de Saint Marc
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